En écho à la dernière séance du groupe consacrée à la problématique "Temps et destin" je propose ce texte qui me semble apporter quelques lueurs supplémentaires pour un débat ultérieur :

 

L'Aïon de l'événement

        Par l’observation attentive nous pouvons repérer dans le temps psychique des moments singuliers qui défient la loi d’irréversibilité. Pour la logique, un moment vécu au présent bascule nécessairement dans le passé et ne revient jamais. C’est ainsi d’ailleurs que l’on peur mieux comprendre que Chronos, le temps, soit identifié à Kronos, cette déité primitive et redoutable qui mange ses propres enfants. Le temps est irréversible, la logique l’exige et le proclame. Mais il n’en va pas ainsi dans la psyché.

       Le temps psychique est traversé de multiples lignes de force, souterraines ou manifestes, sinueuses ou violentes, souvent contradictoires. Le temps du besoin est aisé à décrire dans la régularité de ses phases, dans l’éternel retour de la privation, de la tension et de la satisfaction. Pour la pulsion c’est déjà beaucoup plus compliqué en raison des mécanismes de défense qui obligent à des retards, des délais, des déplacements, des refoulements, des clivages parfois, des symbolisations et des sublimations. D’autant qu’il existe non pas une, mais des pulsions au destin très différent, initiant chacune des temps différents. Le temps de la pulsion orale est infini, celui de la pulsion (des pulsions ?) génitale fort tardif, souvent différé et soumis à toute sortes de restrictions sociales et culturelles. Ajoutez-y le temps du désir, de l’ingérence morale, de la demande, et vous aurez une multitude de temps parfois reliés, parfois disjoints, souvent contradictoires ou opposés.

      Tout cela est assez connu et ne demande guère d’approfondissement. Mais il est un autre temps encore, infiniment secret, difficile à repérer, que j’appellerai le temps de l’événement.

       L’événement court sur la ligne de l’Aïon , toujours déjà passé et toujours à venir. Qu’est-ce à dire ? Il faut imaginer une ligne généralement inaperçue où se succèdent, dans le plus grand désordre apparent, des événements singuliers, qui, pris à part, semblent dépourvus de toute signification, relèvent de l’absurde ou du non-sens, mais qui, disposés rétrospectivement sur la ligne temporelle révèlent brusquement une étrange logique, une sorte de nécessité, une obscure raison destinale. Quelque chose, dans l’économie générale des biens et des plaisirs, semble échapper à toute règle, contraignant le sujet à répéter, selon une nécessité incompréhensible, un quelque chose qui ne lui fait aucun bien, ne lui procure aucun plaisir, et qui pourtant s’impose sous le masque de l’énigme. L’énigme c’est une parole entendue jadis, oubliée, forclose, qui hante pourtant l’esprit du sujet, dans ses rêves, dans ses fantaisies, ses obsessions intimes ; c’est une action vue, ou entendue, ou fantasmée, qui s’est inscrite comme un texte indéchiffrable, et qui, dans les profondeurs, poursuit son cours. C’est un événement qui fera série dans l’inconscient, décrivant une ligne invisible, dans une sorte d’éternité objective-subjective, supra personnelle : l’Aïon, s’il est patent que l’Aïon qualifie le temps dans sa dimension destinale. Temps, non pas des choses du monde, mais temps comme destinée « éternelle », dans le sens où l’on dit que le destin préexiste de tout temps, fait loi et ne s’accomplit qu’à la mort, et souvent au-delà.

      Sous le signe d’un AÏon comme destin le sujet répète sans le savoir un événement inconnu qui lui préexiste, qui apparaît paradoxalement comme déjà passé lorsqu’il fait irruption dans le présent, et toujours encore à venir puisque le présent n’a su être à sa hauteur, n’a su l’accueillir dans son étrangèreté, ce qui le contraint à revenir. C’est la formule même du tragique, objectif d’un côté comme événement, subjectif comme ratage toujours répété. C’est à la fois quelque chose qui arrive du dehors (la peste à Thèbes, l’angoisse des Thébains exigeant des mesures de salut public) et quelque chose du dedans (Œdipe est roi, il se croit destiné à sauver la ville) et ce quelque chose réveille une autre histoire, qui est toujours la même : la victoire sur la Sphinge, le meurtre de Laïos, et au-delà l’adoption, et l’énigme de la naissance. Et l’on peut lire dans l’autre sens, celui du futur, la révélation fatale, la pendaison de Jocaste, les yeux crevés, l’errance d’Œdipe. C’est la ligne de l’Aïon qui court sous la ligne du Chronos, avec ses événements récurrents, toujours à venir et toujours déjà passés, exprimant dans l’incompréhensible la fatalité de l’énigme.

      Sophocle conclut sa tragédie : ne dites pas qu’un homme est heureux avant l’heure de sa mort. Sous les fastes apparents de la royauté, sous l’écume des plaisirs et des déplaisirs, une autre ligne temporelle s’écrit dans la méconnaissance.

       Deux questions : quel est l’événement qui fait événement en procréant la série temporelle ? Pourquoi l’événement est-il toujours déjà passé et toujours à venir ?

        Je commencerai par la seconde question. L’événement est déjà passé et toujours à venir parce que le sujet est incapable de l’accueillir dans sa signification. Et pour cause : l’événement est polymorphe, polysémantique, polymathique, polycéphale. Impossible de le réduire à une proposition simple, parce qu’il est l’Enigme. L’énigme défie l’entendement, comme l’oracle à Delphes. Et comme les rêves ou les délires dionysiaques. Les Grecs pensaient que, fondamentalement, l’énigme est la parole du dieu, et que nul homme n’était assez sage pour le déchiffrer : seul le dieu est sage. Ne pouvant résoudre l‘énigme nous voilà condamnés à la vivre et la revivre indéfiniment comme événement fatal. D’où le caractère destinal de l’Aïon.

      Il en résulte, en toute logique, que le savoir nous en échappe, jusqu’à la mort, « tels qu’en nous-même enfin l’éternité nous change ». Encore faut-il ajouter que rien ne nous garantit une suprême compréhension à l’heure du trépas, si bien que nous mourons à peine plus instruits qu’à l’heure de notre naissance.  La première question est absolument passionnante. Quel est l’événement qui fait événement en procréant la série temporelle ? Plusieurs réponses sont possibles, et je ne vois pas comment on pourrait trancher. La naissance ? Le trauma originel de la séparation ? La chute dans le temps (chronos) ? La perte de l’unité primitive ? Que cet événement soit de l’ordre du trauma je le penserais assez. Et voici encore une autre hypothèse :

      Observant la pathologie dépressive Winnicott met à jour ce qu’il appelle « la crainte de l’effondrement ». Ravagé par de terribles angoisses le sujet hallucine une sorte de dépersonnalisation, voire une déréalisation subjective, qu’il assimile à un danger de mort imminente. L’analyse fait apparaître ce fait surprenant que la mort est redoutée non pas comme futur imminent, mais comme passé ! La mort a déjà eu lieu, elle est inscrite comme un événement passé qui va se reproduire dans l’instant, provoquant la plus effroyable des catastrophes. C’est comme s’il disait : je suis déjà mort, je suis mort bien des fois, et maintenant, à nouveau je vais mourir !

      Quelle est cette catastrophe antique qui de la sorte se reproduit ? On peut, à l’inverse du déprimé, estimer que si la mort a déjà eu lieu et qu’on y a, en quelque sorte, survécu, la chose est après tout supportable ! Cela ne dispense pas de mourir, mais cela peut nous aider à supporter l’événement, à défaut de le déchiffrer.            

                                  (GK)