Un ami se demande s'il est possible de penser la musique. Spontanément j'aurais tendance à répondre que moins on pense la musique, mieux on l'apprécie, mieux on la taste et la gouste. La musique est une expérience, non un objet ou un concept. Cela dit, plusieurs philosophes en ont écrit, dont Schopenhauer - qui eut à cet égard un retentissement considérable, et même chez des musiciens - et Nietzsche pour qui "sans la musique la vie serait une erreur". Mais c'est là plutôt une philosophie, voire une métaphysique de la musique, qu'une pensée de la musique, laquelle chercherait à dégager l'essence du fait musical, si toutefois une telle tentative n'est pas immédiatement vouée à l'échec. On peut toujours gloser sur tout ce qui dans la musique n'est pas proprement musical, histoire, sociologie, conditions matérielles et politiques, influences et confluences de toutes sortes, mais dans ces considérations l'essentiel échappe à la prise, et se révèle proprement impensable, comme expérience silencieuse et singulière. Tout ce que l'auditeur peut dire c'est son émoi, son plaisir ou déplaisir, et tout le reste est bavardage.

Pour éclairer ce point je proposerai une réinterprétation de la phrase de Lacan : "il n'y a pas de rapport sexuel" - qui devient : "il n'y a pas de rapport musical". Cela s'entend de deux manières. D'abord il n'y a pas de communication possible, comme pour la jouissance. La jouissance de l'un n'est pas celle de l'autre, d'autant qu'on n'en peut rien savoir, ni rien en dire. Le plaisir musical, et tout plaisir esthétique, est solitaire, incommunicable, comme l'expérience de la jouissance. Ensuite : on ne peut rien en rapporter, rien en écrire, aucun rapport ne peut en rendre compte, ce qui signifie clairement que le langage est ici disqualifié, et toute la chaîne symbolique des signifiants : le plaisir musical est une expérience hors langage, indescriptible et impensable. Ce qui est hors langage - impossible à dire, à penser, à formaliser - c'est le réel. Donc l'expérience de la musique est une expérience du réel.

Cette proposition peut surprendre. De quoi parlons-nous? Ici encore le rapprochement avec la jouissance est éclairant : dans la jouissance nous plongeons pour quelques instants dans un univers extra-linguistique où tous les repères de la perception ordinaire, de la tenue du monde, de la consistance du moi, s'écroulent, nous confrontant à l'inommable de notre "être" - celui qui poursuit en profondeur son avenue silencieuse dans le monde intermédiaire des anges et des démons, en deça du bien et du mal, à jamais a-social et irrécupérable. En quoi la jouissance a rapport à la vérité, bien plus et mieux que les constructions de notre pensée. On dira que le plaisir esthétique n'est pas la jouissance. En effet il ne l'est pas nécessairement, et pas toujours. Mais à de certains moments il l'est sans contestation possible, lorsque la musique vous déchire, vous coupe en deux, vous transit, vous transporte, emporte tout sentiment et toute résistance, vous laissant pantelant, haletant comme dans un orgasme cosmique, alors vous savez, de science sûre, que vous êtes musique, identifié sans reste à ce qui vous submerge. On pourra dire que la jouissance, assez rare au demeurant, et recherchée par le mélomane, est le coeur de l'expérience dont le plaisir est la face apparente, la forme commune, l'écran protecteur.

Encore un mot, pour pousser plus loin la confidence, avec toutes les réserves qui s'imposent : le réel c'est la part perdue, celle qui fut sacrifiée sur l'autel de la socialisation lorsque le futur "sujet" se pose comme signifiant dans la chaîne symbolique, et cette part perdue n'est pas détruite, elle continue une existence souterraine, à la manière des Titans repoussés par Zeus dans le Tartare, gronde et vagit, et fait irruption quelquefois, dans les rêves ou les symptômes, mais on pourrait penser que dans l'expérience musicale ce sujet clivé retrouve quelque chose de son être, un réel inassimilable, qui dans les conventions inévitables de l'art, se donne à nouveau droit de cité, le temps d'un concert, avant de retourner dans la nuit d'où il est momentanément sorti.