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L’esthétique chez Merleau Ponty

 

La question de L'expression esthétique chez Merleau Ponty ne renvoie pas à un questionnement sur le beau ou sur les critères qui pourraient distinguer une œuvre d’art d’un objet d’usage mais dans cette dimension esthétique sur les perceptions qui sont à l’œuvre dans notre corps propre en tant que récepteur et/ou créateur..

Il s'agira de retrouver l’entente originaire sur la notion de phénomène », tout en libérant sa pensée de la « notion d’acte de conscience »relative à l’attitude naturelle. 

Axes de réflexion ou enjeux: 

1. Comment pouvons-nous rencontrer le monde dont nous faisons partie sachant que l’on est par la convention tenu à distance et par la « foi » perceptive tout près de lui ? 

2. Comment pouvons-nous percevoir le monde libéré de toutes entraves pratiques, qui nous empêchent de donner toute la mesure à notre sensibilité ?

3. Dans cette atteinte, pouvons-nous parler d’une conscience perceptive, d’un logos perceptif, d’un logos esthétique ?

 

Voyons donc dans un premier temps les différentes modalités de l'expression esthétique grâce auxquelles on accède aux choses (phénomènes) mêmes, ou comme le dira joliment Merleau Ponty "à la prose du monde »:

Il y a d’une part, selon Merleau Ponty une expression qui serait dite « originaire » : antérieure à tout acte de signification ou de pensée théorique et d’autre part, celle qui se situerait dans l’après coup de la construction intellectuelle.

-  Exemple : la poésie par opposition à l’acte d’écriture de l’écrivain

-  le poète sert le langage (on peut observer une unité de la parole, c’est aussi une parole nouvelle, inédite), tandis que l'écrivain se sert du langage. – Merleau Ponty observera également une forme de désenchantement à l’égard de la plupart des discours philosophiques qui reposent sur l’énonciation d’un certain nombre d’arguments, de ratiocinations pures, formelles, logiques, de sorte que le philosophe  peindra avec ces mots-là , la réalité en noir et blanc, pâle description somme toute de la réalité.

- Plus près de la chose même se trouvera une autre forme de parole, la parole silencieuse de l’œuvre d’art de sorte que l’on pourrait évoquer la présence d’un « logos » du monde esthétique, celui-ci serait d’emblée impliqué dans la vie perceptive avant qu’il y soit langage explicite.

- A ce stade-là, merveilles des merveilles, il n’y a pas de morcellement de la réalité mais une visée directe, unitaire de l’objet perçu.

Nous le voyons, l’effort demandé est conséquent puisqu’il s’agira de se destituer de ce rôle de sujet qui nous met toujours à distance avec l’objet, de s’oublier en quelque sorte comme être pensant ou comme cette entité subjective qui se positionnerait toujours d’oeres et dèjà comme la source dynamique de toute perception (cf Husserl).

Sacré challenge ! La méthode ? Une réduction phénoménologique inversée.

Pour accéder à cette unité, à cette attitude préréflexive, il nous faudra revenir à la présence primordiale du corps, en particulier à sa posture et à sa motricité. Ce corps, Merleau Ponty l’appellera : le corps propre.

2. Le corps propre : Il est le lieu des perceptions du sensible.

Le corps phénoménal comme sentinelle silencieuse est une forme de "qui-vive" qui laisse entendre le monde, qui laisse surgir une perception native du monde grâce à laquelle on expérimente l'empiètement des choses les unes sur les autres.

De ce point de vue, le corps n’est plus simplement le moyen de la vision ou du toucher mais il est le dépositaire. Ce sentir originaire, celui du corps opérant, "cet entrelacs de visions et mouvements", forme un tissu entre moi et le monde. Cette inclusion nous invite à vivre l'espace non pas comme un espace partes-extra partes (que l'on découpe, que l’on mesure) mais comme un espace d'enveloppement qui initie une solidarité entre les phénomènes. L'espace ainsi pensé et la lumière donnent à sentir ce que les choses sont, et c’est précisément dans cette attitude, dans cette modalité d’être-au-monde que le peintre fera parler l'espace déployé dans les rais de lumière.

A ce stade-là, le sentir et la création coïncident. Ils ont la même dimension, la dimension de l’écart innervée par le principe de la réversibilité du sentant-senti comme celui de l’auto-figuration du motif du tableau. Il  n’y a de sentir que pour un corps qui évolue dans le monde». Le corps est l’espace, de sorte que nous ne sommes plus un « je pense » mais un « je peux ».Le corps habite, hante l’espace et l’espace est habité par lui.

Trois termes centraux sont à retenir dans cette présence du corps : L’ESPACE- LA MOTRICITE-et LA LUMIERE

3. La création :

Dans la création, il y a indéniablement un enracinement corporel. Dans le geste, dans le style, c’est une nuance même du sentir qui s’expérimente comme un « SE MOUVOIR TOUJOURS ORIGINAIRE DANS LE MONDE » sous la forme d’un enracinement corporel qui reste pour l’artiste toujours à reconquérir.

Par exemple : Cézanne ne pourra devenir lui-même qu’en se mettant en contact avec la nature du monde, en cultivant sa perception de la lumière provençale et de l’espace dans lequel il évolue concomitamment. Chaque vision du monde, pour singulière qu’elle soit, à condition d’un abandon du champ conscientiel offre une potentialité du visible qui va jusqu’aux racines du senti, du perçu.

Ainsi, la véritable œuvre est cellequi laissera parler les objets, qui restitue un mouvement dans une esthétique du silence, une esthétique infra-langagière.  L'œuvre ne dit rien, elle livre un retentissement, elle connote plus qu'elle ne signifie : le « sens »(ou les sens sont)  est immédiatement lu sur l'objet. Il est éprouvé en son centre. Il y a coïncidence de l'objet et du sujet.

 

Pommes

Le tableau est auto-figuratif

Voilà la raison pour laquelle, la création artistique est une invitation à revenir aux choses mêmes, à un originaire, de même qu’elle sera propice à tisser des liens intersubjectifs privilégiés qui excèdent toutes représentations. L’œuvre est un phénomène où l’on voit l’empiètement des subjectivités se réaliser. La rencontre est possible dans l’absence de communication explicite. Il n’y a plus d’un côté le créateur et le contemplateur de l’autre,  mais deux corporéités qui s’unissent en un seul substrat : ce substrat c’est la rencontre elle-même.

« L’œuvre accomplie n’est donc pas celle qui existe en soi comme une chose, mais celle qui atteint son spectateur, l’invite à reprendre le geste qui l’a créée » (Phénoménologie de la perception).

Conclusion : D’aucuns prétendrons à une herméneutique de la séduction ou de la littérature pour « jeunes filles en fleurs » en lisant les œuvres de Maurice Merleau Ponty, jugement à mon sens strictement de survol s’il en est.

Je crois fondamentalement, que ce phénoménologue nous invite à inventer (à la manière de Gaston Bachelard) de « l'esprit nouveau qui ouvre des yeux qui ont des types nouveaux de vision » et ce, au regard de toute la philosophie traditionnelle qui le précède. Peut-être sommes-nous en présence d’une sorte de palimpseste sur la création au grand dam des critiques d’art.

Merci cher Merleau Ponty, votre nom résonne comme un certain « nectar » dont l’ivresse nous mène vers d’autres horizons pour enfin découvrir du nouveau ! Il était temps !

MPC