La FORMULE du TRAGIQUE
Voici, selon moi, la formule du tragique, qui rend compte à la fois de l’essence de la tragédie comme genre littéraire et musical, et de la pensée tragique comme métaphysique et éthique de l’existence.
Le Maître-mot du tragique est le réel, à partir de quoi tout se déplie en corolle. C’est du réel, comme expérience fondatrice, bouleversante et incommunicable, que s’origine une intuition définitive, laquelle pourrait s’exprimer approximativement comme ceci : « cela ne s’arrange pas ». En quoi le tragique s’oppose irréductiblement à l’optimisme pour qui « tout finit toujours par s’arranger ». Il n’est qu’à lire Euripide : la catastrophe, qui se manifeste pleinement dans le final, est tout entière contenue dans le prologue. Le drame (drama : l’action) n’est que la forme narrative d’une nécessité implacable. Il en va de même de la vie qui court à la mort, que rien ne peut détourner de la mort, selon le mot magnifique de Schopenhauer : « la mort est le résultat proprement dit de la vie ». Vie et mort, une seule et même chose. Le tragique c’est d’abord l’évidence d‘un absolu sans exception, d’une nécessité imparable. Le penseur tragique sait que, vivant, il est déjà mort, qu’il est né mort, et que la catastrophe s’est déjà produite au sein même de la conception. Là où le commun situe la catastrophe à la fin - le terme historique de la vie -, le tragique la situe au commencement : la catastrophe s’est déjà produite depuis longtemps, et, en un sens très particulier, dans un temps sans commencement, de toute éternité. La catastrophe est derrière, et si elle doit se produire à nouveau dans l’avenir, le jour de la mort, elle n’est jamais qu’une répétition du seul événement signifiant-insignifiant de l’existence, la naissance. C’est sur cette évidence absolue que s’édifie la pensée tragique. Encore faut-il que cet absolu affleure à la conscience, ce qui se produit généralement à la faveur d’un accident, d’un trauma singulier, mort d’un proche, ruine subjective, perte douloureuse, catastrophe narcissique ou objectale, qui vient rouvrir subrepticement la blessure initiale, si bien recouverte jusque là par les constructions mentales réactionnelles ou les symptômes. Brusquement l’édifice croule, et la béance s’étale. C’est le moment de vérité, et je ne vois aucun autre sens possible à ce terme que de désigner cet instant d’exception où le fond tragique de la vie, sa vérité, se manifeste comme un éclair de Zeus dans un ciel serein.
Moment crucial, croix de l’existence, où les deux flèches du temps se court-circuitent, le passé qui contient la béance originelle, le futur qui porte la mort, unique Evénement de la conscience dépouillée, qui ne sera plus jamais tout à fait dupe, qui toujours opposera sa clairvoyance impitoyable aux prestiges de l’illusion. La conscience tragique crée un retour définitif. C’est en ce sens qu’elle est la saisie paradoxale d’un absolu. C’est bien vrai : les choses ne s’arrangent pas, ne s’arrangeront jamais.
Du réel, le Maître-mot, nous posons la vérité comme son corrélat subjectif, épreuve du réel, accueil de l’irréparable. La vérité c’est le tragique en tant qu’il est vécu, senti, pensé par une conscience lucide. En quoi la vérité engendre un savoir d’un genre très particulier.
Savoir, non des choses, puisque je ne peux les connaître que par re-présentation, mais de cette vérité absolue, formule sans contenu, pure forme de l’impossible. Dans « Hécube » Euripide conclut la tragédie par ces mots : « On ne plie pas la nécessité ».
Ce savoir est terrifiant par un côté, absolument libérateur de l’autre, cause d’une immense allégresse. Pourquoi courir puisque le terme est sûr, pourquoi accumuler la peine, le travail, les soucis, les pré-occupations puisque de toutes les façons les choses ne s’arrangent pas, que la limite circonscrit imperturbablement nos entreprises illimitées, que la jouissance est impossible, que la quête est stérile et l’incertitude structurelle ? Que nous voilà libérés de tant d’efforts sans résultats autres que le report perpétuel de l’insatisfaction ?
La Béance est à l’origine et ne se comble pas. L’Evénement inscrit cette vérité dans la conscience. Le savoir est le dépliement de cette vérité dans le temps. L’éthique est la conduite éclairée, qui, renonçant à la quête de l’impossible satisfaction, y substitue le jeu d’un désir sans finalité.
Innocence du devenir : cela signifie que la création est à elle-même sa propre fin. Comme il est impossible de ne pas désirer, détournons le désir de sa finalité chimérique pour le laisser jouer, vif, allègre, artiste et créateur dans la sphère ouverte de l’Ouvert.
« Il est plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio
Qu’il n’en est dans toute ta philosophie » (Shakespeare : Hamlet)
GK
TETRALOGIKON : la quadruple racine de la pensée
Je voudrais exprimer en quelques formules claires et simples les fondements de l'A-philosophie. Pour cela il faut et il suffit de quatre notions, dont la combinatoire exprime l'essence de la chose : Ab-sens, réel, vérité, savoir.
L'Ab-sens est le régime du réel, le sens est le régime de l'illusion.
Le savoir ne peut saisir le réel, au mieux il peut s'amender à son contact.
Le savoir n'est pas la vérité, mais une réprésentation évolutive de l'inconnaissable.
La vérité est l'acceuil inconditionnel du réel.
Ces formules définissent un positionnement original face à l'originaire. Si la science avance dans l'exploration de son champ de connaissances propre et singulier, ses trouvailles ne modifient guère notre situation existentielle, ni notre condition de mortels sexués. Elles nous ouvrent des perspectives de contemplation renouvelée, sans plus. Il serait tout à fait fâcheux de croire qu'avec les avancées du savoir nous progressons vers la vérité, comme on l'imagine souvent, selon un modèle de rapprochement asymptotique. C'est confondre savoir et vérité, selon la leçon platonicienne. Le savoir ne recouvre pas le réel puisqu'il est représentation, aussi fine que l'on voudra, mais représentation, c'est à dire imagination, conceptualisation de ce qui nous est foncièrement étranger, et inconnaissable. Du réel on ne peut dire rien, sinon qu'il est ce qui ne se laisse pas saisir dans les rets de la théorie, à la maière d'une réserve inépuisable, d'un "abîme" (Démocrite) dont le fond et la forme nous échappent à jamais. Nous sommes en dehors de la chose, créant et rabottant des objets de savoir en lieu de chose. Mais la chose demeure, souverainement vierge, inexplorée et inexplorable.
Quant à la vérité elle n'est certes pas cette capacité opératoire qui seule intéresse la science. Hors de tout savoir, elle ne se définira que par cet accueil originel, cette ouverture, cette disponibilité au réel. A ce titre elle n'a pas de contenu propre, elle ne se donne pas dans une doctrine, elle est essentiellement un positionnement : le poète, le philosophe se rendent disponibles, réceptifs au surgissement, évitant de le réifier, et de se réifier eux-mêmes dans quelque posture dogmatique. Plutôt que de vérité parlons de positionnement vrai, d'attitude vraie, selon cette paradoxale leçon de l'"impossible à dire".
Ces quatre propositioons fondamentales constitueraient un TETRALOGIKON : une quadruple racine pour une métaphysique militante destinée à pourfendre les mirages de l'idéalisme sous toutes ses formes, et, plus sérieusement, à se garder soi-même des pièges de l'illusion. Quadruple remède, à la manière du Tétrapharmacon d'Epicure. Pharmacopée psychique pour s'assurer la liberté. Dans le régime universel de l'Ab-sens il n'est rien de particulier à rechercher, rien de particulier à savoir, puisque le réel ne manque de rien, ni le temps, qu'il n'y a ni progression ni régression dans l'éternité. Fin de la quête. Ethique du minimum.
Bien sûr le monde va, le monde court. Bien sûr nous partageons le lot commun, soumis comme tout un chacun à la nécessité. "Mais il n' y a aucune nécessité à vivre selon la nécessité".
GK
REEL SENSIBLE, REEL IMPREVISIBLE
Pour Epicure la sensation est toujours vraie en tant qu'elle me donne directement le contact avec les objets : expérience de la réalité sensorielle. De loin la tour m'apparaît ronde, de près carrée. C'est qu'elle est ronde de loin et carrée de près. Etre c'est apparaître. Je ne puis rien savoir au delà, ou en deçà. Bien sûr je peux comparer les deux images, il n'en reste pas moins qu'elle m'apparaîtra toujours ronde de loin et carrée de près. Le jugement rectifie d'une certaine manière, en me permettant de comprendre que c'est la perspective, la distance qui déterminent l'image, la fait être de telle ou telle manière selon ma position dans l'espace, reste que cela ne modifie en rien la vision. Je vois le soleil se lever à l'est, se coucher à l'ouest, je peux savoir que c'est une perception déterminée par le mouvement des astres, mais je verrai toujours le soleil se lever à l'est et se coucher à l'ouest. Là où nous parlons d'illusion d'optique Epicure parle de sensation vraie, de contact réel. Comment faut-il ici entendre le réel?
Epicure ne parle pas du réel, il ne forme pas un concept général du réel qui s'oppserait par exemple à imaginaire, à illusoire, à irréel, à fantasmatique etc. Le réel n'est pas une catégorie en soi, qui se définirait par soi. Il n'existe de réelle que telle expérience sensible et concrète, tel toucher de corps, telle modification des récepteurs sensoriels, la peau, les narines, l'oeil, l'oreille etc. Pour lui est réel un rapport entre un objet, ou un simulacre (un "eidolon") et une surface d'enregistrement, rapport de corps, grossier ou subtil, donc un contact, de près ou à distance. Le toucher est un contact direct, l'audition, la vision, l'olfaction des contacts à distance. Il est impossible de connaître réellement un objet en dehors de ce contact, et se poser la question "qu'est ce cette chose en dehors de mon contact" est en toute rigueur une absurdité. Une telle question ouvrirait la voie aux spéculations les plus fumeuses, réintroduirait la mythologie ou la métaphysique idéaliste dont il faut précisément se débarrasser. Et si l'on fait chemin du sensible immédiat vers l'invisible, par exemple vers une théorie des atomes et du vide, il faut bien s'assurer que cette théorisation risquée ne vient pas contredire l'expérience sensible, mais lui assure en quelque sorte une confirmation supplémentaire. Rien n'empèche en effet de penser que les atomes se meuvent dans le vide puisque cette théorisation est la seule qui rende compte des mouvements dans la nature. Epicure construit une réprésentation générale de la nature qui dissipe les ténèbres de l'imaginaire. Dans un tel monde il n' y a jamais véritablement de surprise, la théorie est assez large pour absorber tout événement imprévu dans les catégories de la physique et de la physiologie. C'est pourquoi Epicure estime que cette étude est un préalable nécessaire à l'éthique : discours long qui prépare le discours bref du tétrapharmacon : "il n'est pas possible, sans l'étude de la nature, de recevoir en retour les plaisirs sans mélange". (Maxime capitale : XII).
Ce dont Epicure ne traite pas - par décision expresse - c'est précisément du réel. Le réel est absorbé dans le savoir. Le sage connaît les lois générales de la nature, et de là il peut interpréter ce qui advient selon une perspective physique universelle, quitte à proposer plusieurs explications différentes d'un même phénomène, pourvu qu'elles restent en accord avec les principes fondamentaux, comme il fait pour les phénomènes météorologiques ou astrophysiques. Il ne réclame pas d'un savoir scientifique rigoureux, il ne cherche pas la théorisation précise, il s'accomode d'un savoir relatif, pourvu que les prémisses physiques soient respectées. Mais c'est malgré tout une logique du savoir. C'est le savoir qui fonde la vie heureuse. Dès lors le réel, et son poinçon de sublime terreur, est désamorcé dans l'oeuf. Rien ne peut vraiment troubler celui qui sait.
Si le réel est écarté, la vérité l'est nécessairement. Rabattre la vérité sur l'évidence sensible c'est écorner le poinçon de la vérité. De fait Epicure déplace la question philosophique de la vérité vers la félicité. Est vraie la représentation qui assure raisonnablement et logiquement la paix de l'âme. Il agit plus en médecin qu'en philosophe. C'est là un choix tout à fait respectable. Après tout, qu'est ce qui importe le plus dans un univers privé de sens et de raison, sinon une vie sans trouble, si de toute manière il n'existe pas de jugement post-mortem, et que tout se joue dans l'ici et maintenant? Mais la vérité n'est pas totalement écartée, ou déniée, selon un subtil équilibrage des forces. Convenons que le bonheur selon Epicure n'est pas de tout repos, et qu'une sérieuse dose de vérité - l'Absence de sens et de valeur -conditionne cette étrange recette d'ataraxie. "Amère potion" dira Lucrèce. Disons que la philosophie d'Epicure est une singulière alliance entre l'esprit de vérité et la recherche du bonheur. Les religieux de tout poil ne s'y trompent pas qui condamnent l'épicurisme avec la dernière énergie.
J'admire Epicure, mais je ne suis pas sans réserve, notamment sur cette question de la vérité. Il me semble précisément que la vérité ne peut se réduire au savoir, que le savoir ne peut tout prévoir, même dans le cadre d'une physique élargie aux dimensions de l'univers. Pour nous, en fait, les choses ne se passent pas ainsi. Je vois plutôt un combat incessant entre la représentation (dont le savoir serait le coeur) et le réel, qui la déborde de toutes parts, la bouscule, la renverse dans l'imprévisible. Est réel précisément ce que je n'attends pas, ce que j'ai oublié de prendre en compte, ce que j'ai écarté inconsciemment, ou dont je ne peux rien savoir, et qui soudain me saute au nez, déjouant tous mes plans et mes projets. Le réel c'est ce qui désespère le calcul des probabilités, et tout calcul, quel qu'il soit. Le réel c'est le renversant. C'est le pavé dans la marre, c'est le surgissement de l'improbable. Après coup on pourra toujours interpréter, trouver des causes ou des raisons, mais avouons que dans le vif nous étions sans ressources, de toute part débordés : aporétiques. C'est à cette aune-là que je mesure l'effet de réel.
On dira que les temps ordinaires du travail, de la prévisibilité sont bien réels aussi. J'en conviens, mais c'est un réel recouvert par le savoir, balisé comme réalité connue et gérable. On y oublie le caractère spécifique du réel, comme hasard et dés-ordre. Et puis, un jour, c'est la peste à Athènes, les laves sur Herculanum. Notre ordre n'est qu'apparent, notre savoir que prévention. Représentation.
La vérité selon cette logique serait l'accueil de l'événement pur. A déguster sans retenue...
GK
TETRALOGIKON : de la VERITE
"S'efforcer à faire meilleure la prochaine étape, tant que nous sommes sur le chemin. Puis, arrivés au terme, se réjouir de manière égale." (Epicure : sentence vaticane, 18).
Il existe un chemin vers l'excellence, que nous pouvons parcourir étape par étape. C'est le travail de la pensée éclairée par la connaissance, l'expérimentation méthodique, le raisonnement. Hygiène, médecine, philosophie. On n'insiste pas assez sur la dimension volontaire, sur le tonos (l'effort) requis pour la progression éthique, selon une vision paresseuse, mal informée, de l'épicurisme. "Médite jour et nuit" disait pourtant le maître, "en toi-même, et avec ceux qui te sont semblables" (lettrre à Ménécée). Dans l''imagerie populaire le stoïcien est volontariste et l'épicurien nonchalant. C'est trop rapide, et faux. L'ataraxie se conquiert parce que nous sommes plus ou moins fous, et que la plupart le restent. Principe de sélection : ce sont les meilleurs, soit de nature, soit d'application, qui atteignent le terme. Mais cette accession est hautement déclarée possible, sinon certaine, à qui fait l'effort nécessaire. Ainsi donc la philosophie peut s'achever dans un authentique accomplissement. Le terme est aussi la fin, le but réalisé.
Cette fin atteinte ("telos", la fin, mais aussi "péras" : la limite) il n'existe rien de plus à chercher, ni à trouver. L'excellence est elle-même limitation, selon le canon de l'esthétique et de l'éthique grecques. Surtout il faut se garder d'une fuite en avant, d'une course indéfinie, dans une soif de savoir illimitée, une cupidité sans bornes qui ne peut mener qu'à l'abîme. Rien n'est plus étranger à notre penseur que la soif de savoir pour savoir. Le savoir ne vaut que sous la tutelle de l'utile, et le seul utile c'est la félicité. Epicure n'a rien du chercheur moderne qui veut arracher à la nature ses derniers secrets dans une quête effrénée de pouvoir. Savoir l'utile, savoir ce qui sauve de la crainte et des passions, cela suffit. Le terme atteint il fait s'arrêter. Puis goûter, chaque jour et chaque nuit, le fruit de la quête, la joie qui demeure égale à elle même, constante et assurée, quelles que soient les occurrences du sort. Epicure ira jusqu'à dire que la sagesse une fois acquise ne peut se perdre ni se défaire.
Il est assez singulier que ce discours ressemble fort à celui de Bouddha qui déclare vaines les ratiocinations métaphysiques, puisque le seul but de l'Enseignement c'est la cessation de la souffrance. Lui aussi pose résolument un terme, une limite à la quête philosophique, nibbâna pour l'un, ataraxie pour l'autre. De son côté Pyrrhon établit les conditions de l'accès à l'adiaphora, la non-différence. Trois penseurs du terme, trois philothérapeutes : la philosophie est un radeau qu'on abandonne une fois atteint le rivage.
Cette idée peut décevoir. La philosophie n'est-elle pas l'aventure de l'esprit, l'ouverture infinie, la quête interminable de la vérité? Mais n'est ce pas là confondre science et philosophie? N'est ce pas une erreur dans la définition même de la vérité, conçue comme achèvement ultime du savoir? N'est ce pas une folie passionnelle que cette soif éperdue de savoir, cette obsession du secret à dévoiler? Quête interminable, et sans résultat autre que technologique.
Nos philothérapeutes raisonnent autrement : il faut et il suffit que la vérité soit posée, comme référent, comme principe et comme fin, hors savoir. Par exemple : vérité de la souffrance, vérité de l'origine de la souffrance, vérité de la cessation de la souffrance, vérité du chemin qui mène à la cessation de la souffrance.(Bouddha). Ou : vérité de la crainte des dieux et de la mort, vérité des lois de nature, vérité du plaisir comme début et fin de la vie heureuse, vérité du bonheur comme excellence. Le savoir peut interminablement parcourir les chemins entre ces bornes assurées, ces bornes, elles, précèdent tout savoir, excèdent tout savoir, survivent à tout savoir. Le savoir peut y conduire, indirectement, mais elles, de leur nature, ne sauraient s'y résoudre, encore moins s'y résumer. Car ici il n'est plus question de contenu quantitatif, d'accummulation, de théorisation, de conceptualisation. Le savoir n' y ajoutera rien, n'y retranchera rien. La vérité demeure, identique à soi : il n'est qu'à vivre dans sa lumière, égal à soi même, dans l'excellence.
GK
TETRALOGIKON : la question du SENS
Spinoza : Ethique,IV, Préface. "La nature n'agit pas en vue d'une fin ; car cet Etre éternel et infini que nous appelons Dieu ou Nature, agit avec la même nécessité qu'il existe. Nous avons montré en effet que la nécessité de nature par laquelle il existe est la même que celle par laquelle il agit. Aussi, la raison, ou la cause, par laquelle Dieu ou la Nature agit, et celle par laquelle il existe, sont une seule et même chose. N'existant donc pour aucune fin, il n'agit pas non plus en vue d'une fin, et, comme son existence, son action ne comporte aucun principe ni aucune finalité."
C'est nous qui, en fonction du besoin, imaginons une fin à toute entreprise. Nous travaillons pour nous assurer la sécurité, le bien-être, la richesse ou toute autre fin, humaine, trop humaine. C'est ce que nous appelons le sens. Pourquoi tant d'efforts, pourquoi tant de fatigue, de renoncements aux plaisirs immédiats, de contrition, d'obstination enfin, si ce n'est pour aboutir à quelque chose qui donne satisfaction, qui assure notre existence? Jusque là rien à redire. La nature est parfois ingrate, il faut cultiver pour récolter. Logique du besoin, commune à l'homme et à l'animal. Mais les choses se gâtent avec le désir, s'il est entendu que nous recherchons un plus, une satisfaction morale, une reconnaissance, une raison d'exister. Voir l'échelle de Maslow. Chacun sait que si le besoin strict est limité, le désir est illimité. Dès lors le sens se perd dans l'illimité du Non-Sens. Pourquoi travailler pour gagner des milliards si l'on possède des milliards? Pourquoi se ruiner en chirurgie esthétique si le corps est déjà superbe, et que de toute manière il est destiné à crouler? Et ainsi à l'avenant. On voit bien qu'il est ici une forme subtile de délire, délire de reconnaissance, de perfection, de puissance, d'immortalité. Au sens strict cela n'a pas de sens, alors que le sujet est dans une recherche frénétique de sens : la vie lui semblerait absurde s'il ne suivait ce désir, cette projection du sens dans l'illimité. A l'inverse, rejeter totalement le sens, en revenir au pur besoin de nature est également absurde, d'une absurdité anthropologique. Même le plus pauvre, le plus démuni veut le petit superflu, le petit cruchon de vin, la cigarette chèrement acquise, par quoi il se pose comme humain face à la nature insignifiante. Ce surplus c'est le signe indestructible de la culture. Bilan : ni le non-sens de la recherche illimitée, ni le non-sens de la pure nature et du besoin. Entre les deux ce minimum indispensable de la vie consciente qui assure l'échange entre les hommes.("plaisirs naturels et non nécessaires" dirait Epicure)
Ce que Spinoza dénonce c'est ce mécanisme de projection qui nous fait imaginer une finalité dans la nature. Pourquoi les roses, pourquoi les étoiles et les continents? La nature poursuit-elle un but lointain, entraînant l'humanité vers un avenir à l'avance tracé par quelque puissance transcendante? C'est ici que nous nous mettons à délirer pour de bon, attribuant nos catégories mentales à l'impassible nature. Et comme nous ne voyons nulle part à l'oeuvre cette supposée puissance ultime nous nous forgeons un Dieu tout-puissant et tout savant, en qui nous remettons notre distin. "Dieu, cet asile de l'ignorance" dira Spinoza. De la sorte la nature se met à délirer avec nous, pour la grande joie des dévots!
"La rose n'a pas de pourquoi" (Angelius Silesius, mystique allemand). Les étoiles pas davantage, ni les sources et les déserts. "Es ist so" : c'est ainsi. Ni raison ni finalité. Bouddha était fort subtil et juste : tout ce qui existe existe en fonction d'une interdépendance des causes, à l'infini : pas de rose sans eau, sans soleil, sans terre porteuse, mais chacun de ces éléments à son tout suppose les autres, est en connection avec les autres, si bien qu'il est impossible de trouver une cause initiale, une cause des cause. La question de l'origine, de l'archè est une question impossible, si toute cause en suppose une autre, ou plutôt un entrelacs de causes : invoquer un dieu à l'origine des causes, comme fit Aristote avec son moteur immobile, est bien l'asile de l'ignorance.
Il faut nous résoudre à un paradoxe : poser l'Ab-sens comme régime du réel, et cependant concéder à l'homme un désir de sens. Comment imaginer une éthique, une politique, une psychologie sans référence à un sens minimal? D'une part considérer froidement le régime de la nature comme dépourvu de raison et de finalité, avoir la lucidité et le courage de voir l'indifférence du réel, en soi et à notre égard, et d'autre part vivre une vie humaine, qui ne peut se passer de sens : efficacité, opérativité, bien-être. J'écris, je souhaite être lu. Ecrirais-je si personne ne lit, ni aujourd'hui, ni demain? C'est que je ne suis pas une rose, même si, dans la contemplation sereine, je puisse envier la gratuité et l'innocence de la rose. Ne soyons pas tartuffes. L'homme désire dans l'orbe de l'humain. Mais il importe de ne pas se mettre à délirer, d'imaginer la nature à notre image, ni de se laisser emporter dans l'illimité d'un désir mégalomaniaque et prométhéen. "Non plus quam minimum".(Lucrèce).
GK
Eloge du risque, à la lisière du réel
Texte de Rainer Maria Rilke (4 juillet 1924)
« Comme la nature abandonne les êtres au risque à l’aventure de leur désir obscur... et n'en protège aucun particulièrement dans les sillons et dans les branches, de même nous aussi, au tréfonds de notre être ne sommes pas plus chers ; il nous risque.
Sauf que nous, plus encore que la plante ou l'animal, allons avec ce risque, le voulons, et parfois même risquons plus (et point par intérêt) que la vie elle-même, d'un souffle plus...
Ainsi avons-nous, hors abri, une sûreté là-bas où porte la gravité des forces pures ; ce qui enfin nous sauve, c'est d'être sans abri, et de l'avoir, cet être, retourné dans l'ouvert, le voyant menacer, pour, quelque part dans le plus vaste cercle, là où le statut nous touche, lui dire oui. »
Le poème s'ouvre sur un constat, peut-être effrayant au premier abord, qui concernerait tous les êtres vivants : végétaux, animaux dans ce qu'ils ont de plus spontané, et réitère cette inquiétude vis-à-vis des humains. La nature les abandonnerait à leur « obscur désir », dont ils n'auraient aucune maîtrise. Le mot « abandon » ici doit être souligné pour signifier qu'il s'agit, à défaut d’une pure perte, probablement d’un « laisser être », d’un laisser faire, apanage naturel de l’animal et du végétal. L’animal y parvient sans aucune difficulté mais nous « humains trop humains » que nous sommes avons du mal à aborder cette déprise, trop débordés par l’obsession de la maitrise.
Et pourtant, sciemment ou pas c’est vers lui que nous nous portons, vers cet obscur désir, toujours d’ores et déjà opaque à notre propre conscience qui en fait ne peut que s'y abandonner. « Répulsion- attraction » : le jeu est dangereux, non mieux risqué. L’aventurier, le randonneur ou le voyageur de l’extrême se tiennent très souvent sur le fil du rasoir, en caressant et frôlant le risque quand ils ne l’épousent pas complètement : « d’un souffle plus »à l’instar du poète.
Dans cette épreuve ou expérience du risque, c’est le corps qui parle, qui vibre, qui vous ramène à cette source originaire, « où porte la gravité des forces pures ». Précisément, ce centre de gravité, cet enracinement de l’être végétal, animal sur le terreau qui l’a vu naître stimule chaque processus vital naturellement engagé dans la persévération de son être.
Se tenir au plus près des choses, de la nature semble être l’attitude la plus saine, la plus salvatrice ou authentique d’être-au monde. C’est une conversion qu’il nous faut opérer sur nous-mêmes, un repliement et déploiement comme si nous retournions une seconde peau.
Force est de constater qu’en restant à l’abri de la réflexion, de nos représentations et de nos habitudes savamment orchestrées par les lois, par notre éducation et tout l’artefact sociétal, nous dépérissons à petit feu tout doucement.
Il y a donc tout un travail à effectuer pour que les « forces pures » soient délivrées. Le poète recommande à l'acte de réflexion de se mettre « hors abri », en vacance de lui-même. J’aime citer le titre d’un ouvrage d’un certain photographe, atomiste dérouté, qui met en pratique lors de ses pérégrinations cette attitude naturelle et qui se tient ainsi « A la Lisière du réel » ( Cf : Recueil de photos et de textes ; Janvier 2012. Auteur : Didier Karl).
Fissure du réel (DK)
"Se perdre, se perdre dans une flaque insouciante !
S'abandonner à la lisière de l'indicible exige
l'insurrection, la brisure et l'errance.
Serai-je capable de vivre à la hauteur
de cette suprême infidélité qui me rend étranger au monde,
à la misérable cohorte des jobards,
à mes ancrages initiaux et mes crispations d'éphémères ?
En-deça de la valeur débute l'expérience esthétique,
sous le chapiteau épuisé de mes compromissions.
Creusant le pas ensauvagé du marcheur infidèle,
le réel ne tient aucune promesse ! Splendeur de l'insignifiance !"
A la lisière du réel (DK, Janvier 2012)
Retrouver cette attitude suppose un accueil du réel tel qu’il se déploie sous nos sens, sous nos perceptions les plus « primitives », celles d’un éternel nouveau né, toujours nouvellement venu dans-le-monde.
Que faut-il donc pour que la force du désir devienne « pure » ?
Rilke a un mot pour le signifier. La force deviendra pure si l'on peut la retourner dans ce qu'il appelle " l'ouvert " là « où le statut nous touche », là où nos sens se trouvent exacerbés, bouleversés, éprouvés par l’incroyable texture originelle du réel.
C’est à « La lisière du réel » que je peux la goûter et me tenir ainsi à fleur de l’être, au bord du monde, là où la vie se fait jour….
MPC
De quel droit le droit
Force est de constater que la plupart de nos comportements sociaux sont régulés, normalisés, cadrés voire même encadrés par des textes juridiques, des codes, et autres circulaires d’application. On légalise, on institutionnalise nos modes de vie, nos us et coutumes dans ce somptueux et prolifique terreau du droit. Tout cela rassure nos édiles, qui, sous couvert de la loi et au nom du bien commun dictent leurs principaux desiderata conformément à l’expression de la volonté générale, cela va de soi. La référence au droit positif rassure car l’assise est solide enfin presque, à condition de ne pas trop interroger la question de ses fondements.
1. L’origine du droit :
En réalité, la question des origines, de la validité et de la légitimité du droit positif fait problème .D’aucuns ont affirmé que c’est dans le droit naturel que s’enracine le droit positif. Ce dernier serait posé par des volontés humaines, le droit naturel, lui, serait issu d’une volonté supra ou infra humaine : l’obéissance aux commandements de la nature, cette obéissance serait la norme elle même.
Circularité et relativité du discours : peu convaincant n’est-ce pas ? En effet, du point de vue scientifique la nature n’est ni plus ni moins régie que par la légalité causale et ne possède aucune volonté immanente à moins d’inclure dans la nature une volonté divine.
Qui parle et d’où parlons nous lorsque nous parlons du droit ?
De fait, le droit veut et a besoin « d’un territoire qui s’énonce le plus souvent sous la catégorie de a totalité »d’un Etat ou d’une Nation. (Sodome Exergue à la philosophie du droit – Louis Sala-Molins).
Ce même auteur écrira que la philosophie a beau parler du droit : elle ne sait le faire trop souvent que sous le registre de la théologie, posant ainsi des dogmes, des principes, des postulats, dont la Raison n'a que faire. Il y a pléthore de littérature sur ce thème et même des spécialistes de la philosophie du droit qui manquent à l’évidence le point de départ, les balbutiements du droit. Saper les fondements d’un fondement sans fond, la tâche se complique. Tout cela ne va donc pas de soi.
A titre d’illustration, imaginons si vous le voulez bien un petit dialogue.
A la question qui consiste à demander : « pourquoi serai-je puni si j’agissais de la sorte? »
-Parce que vous êtes dans l’illégalité la plus stricte, vous êtes en dehors de la loi.
« -Pour quelle raison, je vous prie ? «
« Mais voyons parce que la loi repose sur le droit et celui-ci l’interdit ».
Ah la belle affaire, nous voilà bien avancés.-De nouveau surgit la même interrogation
2. « Mais qui fait ou dit le droit et de quel droit le droit, voilà la question essentielle ? »
-Au quotidien ce sont les juristes : les diseurs et buveurs de droit qui déversent et boivent ces longues litanies. Ils dictent et récitent ce qui devrait être le socle de la légalité et qui n’est en réalité qu’un fondement sans fond ! De nouveau nous interrogeons, qui parle quand sonne le glas du droit ?
On peut possiblement évoquer ou rappeler les trois types de domination légitime proposés dans le « Savant et le politique » de Max Weber .La validité de cette légitimité au sein de laquelle « s’originerait » le droit pourrait principalement revêtir ces trois composants
1.un caractère rationnel, reposant sur la croyance en la légalité des règlements arrêtés et du droit de donner des directives qu’ont ceux qui sont appelés à exercer la domination par ces moyens (domination légale) ;
2. un caractère traditionnel, reposant sur la croyance quotidienne en la sainteté de traditions valables de tout temps et en la légitimité de ceux qui sont appelés à l’exercer par ces moyens (domination traditionnelle) ;
3.un caractère charismatique, reposant sur la soumission extraordinaire au caractère sacré, à la vertu héroïque ou à la valeur exemplaire d’une personne, ou encore émanant d’ordres révélé ou émis par celle-ci (domination charismatique) .
Cet ancrage du droit est peut-être envisageable à condition de ne pas vouloir à tout prix le positionner dans un seul et unique caractère. En effet, c’est dans une participation commune aux trois composants que celui-ci pourrait tirer sa substantifique moelle. Mais de vous à moi, je reste très dubitative voire même perplexe …Pouvons-nous parler véritablement d’une légitimité du droit en l’état, « Etat qui est de droit cela va sans dire » ? Circularité du raisonnement, de l’arraisonnement susceptible de commettre comme fonds ce qui dévoilerait la légitimité du droit. Aveuglement, échec de la raison?
3. Un terrain éthique ?
Tantôt nous évoquions l’idée d’une territorialisation du droit et si ce territoire dont il était fait mention était réductible à chaque individualité : « l’espace intérieur de l’habitant », le sujet lui-même ? L’effort est louable, l’idée est souhaitable, belle sans aucun doute mais achoppe sur l’aspect pérenne et universel nécessaire au droit.
Comment faire une place à la Raison et aux passions humaines dans le droit ? Nouveau leurre, nouvelle illusion, » le premier devoir de l’homme écrivait Kant, c’est de se croire libre »le premier de ses droits est peut-être d’être libre tout simplement.
MPC
Etre et temporalité
J’entends au quotidien autour de moi des petites phrases qui tournent en boucle : « je me sens déjà vieux, comment serai-je dans quelques années « ? La peur de vieillir nous hante, celle de ne plus être ce qu’aujourd’hui nous sommes gâche notre présent.. La plainte du Cid résonne encore : « ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ».Alors, que diable, Etre et temporalité : ennemis jurés ? Cela donne plutôt à penser, remettons l’ouvrage sur le métier si vous le voulez bien.
Ce sujet au libellé à l’apparence somme toute classique est en réalité faussement simple. En effet, il nous faudra examiner le type de relation que « l’être » en tant que qualité de ce qui est ou qualité de l’existant et la temporalité comme temps vécu peuvent entretenir l’un avec l’autre (s’agit-il d’une relation de cause à effet : qui détermine qui ou quoi, une relation d’inclusion, d’exclusion, de subordination etc…)
Si la temporalité se définit comme le temps vécu, la question est de savoir si l’on peut exprimer le vécu du temps dans une forme d’immédiateté et dans la négative, qu’est ce que cela engage par rapport à l’essence de l’être.
Suis-je alors capable de connaître l’être, de l’appréhender ou à défaut même de le penser ? Le savoir est-il le moyen adéquat pour accéder à la préhension de l’être dans sa temporalité ?
Pour répondre à cet enjeu, il s’agira de dégager la compréhension de l’être à partir du temps et réciproquement. Enfin, si cette question est vouée à une aporie, est-elle pour autant indépassable ?
Voilà pourquoi j’évoquerais rapidement l’aspect épistémologique/scientifique du temps, pour aborder l’aspect plus « mouvant »avec celui de la temporalité.
Enfin, afin de donner un axe commun de réflexion, il me semble important de préciser d’emblée que l’ « être » ne doit pas s’entendre sur l’origine de la fixité (temps épistémologique), mais davantage et surtout sur une verbalité, un déroulement, une projection de l’être : c'est-à-dire, celle qui caractérise l’être comme subsistant, un être qui a à être.
1. Tentative de définition du temps selon la conscience commune, puis, par extension de cette définition selon certains scientifiques.
Interrogeons d’abord la cs commune :
Au quotidien nous employons à propos du temps, quelques expressions qui prêtent à sourire : « Je perds ou je gagne mon temps », « Le temps m’est compté » « je rattrape le temps perdu, le temps c’est de l’argent », « le temps passe et nous avec ». Sont développés ici cet extraordinaire pouvoir ou incapacité humaine à dire le temps : on le chosifie, on s’accapare le temps, on le fait sien, on le domine en le nommant, on le qualifie etc.. C’est le temps de l’horloge, le temps spatialisé par le mouvement/déplacement des aiguilles d’une montre. Je vois le temps qui passe, je « VOIS » dis-je, le temps qui s’écoule. Ce temps là est le temps d’Aristote qu’il définit dans sa « Physique » comme étant « le nombre, la mesure du mouvement selon l’antérieur et le postérieur », probablement calqué à l’époque sur le mouvement des astres. D’aucuns osèrent lui rétorquer ceci : si les astres disparaissaient ou se mouvaient différemment, que deviendrait alors ce temps comme unité du mouvement, qui n'est au fond qu'une mesure de l'espace. Quelle prétention ! Mais de quoi parlons-nous précisément lorsque nous évoquons le temps ? Saint Augustin tentait de répondre déjà avec force à cette question dont le caractère d’évidence embarrasse le commun.
« Qu'est-ce donc que le temps? Qui pourra l’expliquer clairement et en peu de mots? Qui pourra, pour en parler convenablement, le saisir même par la pensée? Cependant quel sujet plus connu, plus familier de nos conversations que le temps ? Nous le comprenons très bien quand nous en parlons ; nous comprenons même ce que les autres nous en disent. Qu'est-ce donc que le temps? Si personne ne me le demande, je le sais. Si je cherche à l'expliquer à celui qui m’interroge, je ne le sais plus. Cependant j’affirme avec assurance qu’il n’y aurait point de temps passé, si rien ne passait ; qu’il n’y aurait point de temps à venir, si rien ne devait succéder à ce qui passe, et qu’il n’y aurait point de temps présent si rien n’existait.
Il y a donc deux temps, le passé et l’avenir ; mais que sont-ils, puisque le passé n’est déjà plus, et que l’avenir n’est point encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent, et ne tombait point dans le passé, il ne serait plus le temps, mais l’éternité.
Or, si le présent n’est temps que parce qu’il tombe dans le passé, comment pouvons-nous dire qu’il est, lui qui n’a d’autre cause de son existence que la nécessité de la perdre bientôt ? Donc, nous ne pouvons dire avec vérité que le temps existe que parce qu’il tend à n’être plus. »
Augustin, Les Confessions, Livre XI, ch. 14.
Je souhaiterais prendre la teneur de ce texte « à rebours », sous le registre du gain et non de la perte eu égard à cette structuration tripartite commune du temps. En effet, on dit qu'il y a trois temps, mais en vérité il semblerait qu’il n'y a qu'un seul temps : le temps présent des choses passées, le présent des choses présentes et le présent des choses futures. De ce point de vue là, le temps n'aurait qu'une seule dimension. L’être s’éprouverait donc dans cette forme d’unicité du « présent », de continuum, sans fragmentation aucune. A cet instant c’est ce que nous supposons.
Pour autant, faut-il en convenir, avec Aristote, Saint-Augustin et sous la lumière de l’épistémè, que nous en restons à une « connaissance ou appréhension du temps qui est au mieux celle d’une substance/ substantialisation du temps. Celle-ci ne nous apprend rien sur sa nature intime, intrinsèque, car la mesure n’est peut-être pas le temps. En effet, même si cela n’est pas faux, ni forcément vrai, il me parait intéressant d’aborder le temps sous un autre aspect.Celui qui se dégagera précisément sous le vocable de temporalité. C’est là une invite à accepter le passage du temps objectivé à la durée. Il s’agira donc de refuser l’idée d’un temps pelliculaire qui viendrait se déposer sur un sujet/objet immuable, sachant qu’il n’y a pas de lieu possible d’observation du temps.
II) Le temps de la conscience, la conscience comme durée
Bergson nous dira que la science positive ne représente pas le flux du temps. Le vrai temps n'est pas mesuré et mesurable car il est vécu comme durée. (Distinction entre le Temps objectif et temps subjectif). Si le vécu de la temporalité se réfère à la durée, c'est que ce qu'il se joue dans cette durée n’est rien de moins que tout événement. De fait, si les sciences exactes représentent le temps comme une ligne droite avec un sens: la célèbre flèche du temps, la durée est d’ores et déjà occultée, on manque l’essentiel le flux du temps. Qu’est-donc que la durée ?
Extrait de L'évolution créatrice :
"Je constate d'abord que je passe d'état en état. J'ai chaud ou j'ai froid, je suis gai ou je suis triste, je travaille ou je ne fais rien, je change donc sans cesse. Mais ce n'est pas assez dire. Le changement est bien plus radical qu'on ne le croirait d'abord.
Je parle, en effet, de chacun de mes états comme s'il faisait bloc. Je dis bien que je change, mais le changement m'a l'air de résider dans le passage d'un état à l'état suivant ; de chaque état pris à part, j'aime à croire qu'il reste ce qu'il est pendant tout le temps qu'il se produit. Pourtant un léger effort d'attention me révélerait qu'il n'y a pas d'affection, pas de volition qui ne se modifie à tout moment ; si un état d'âme cessait de varier, sa durée cesserait de couler. Prenons le plus stable des états internes, la perception visuelle d'un objet extérieur immobile. L'objet a beau rester le même, j'ai beau le regarder du même côté, sous le même angle, au même jour : la vision que j'en ai n'en diffère pas moins de celle que je viens d'avoir, quand ce ne serait que parce qu'elle a vieilli d'un instant. Ma mémoire est là, qui pousse quelque chose de ce passé dans ce présent. Mon état d'âme, en avançant sur la route du temps, s'enfle continuellement de la durée qu'il ramasse ; il fait, pour ainsi dire boule de neige avec lui-même." (Henri Bergson, L'Evolution créatrice).
Quels sont les éléments structurels de cette durée ? L’agir est organique. C’est la mémoire qui unifie mes états de conscience et me permet de ressentir cet instant comme présent par rapport à un instant révolu. Selon Bergson, dire que le temps réel est durée, c’est accepter résolument que la conscience vit en durée. Le temps est substantiel certes mais en devenir. C'est un devenir substantiel : c'est cela même qu'il nomme la durée. Nous sommes dans une forme d’immanence de la temporalité avec pour son unique substrat, l’être comme conscience.
Est-ce satisfaisant pour autant que d’envisager cette conception (bergsonienne) comme unique relation entre l’être et la temporalité ? L’affaire serait décevante me semble t-il, car nous restons malgré tout dans une temporalité que je qualifierai presque de « linéaire », de cursive et au final d’inauthentique ou dérivée.
Quittons donc la sphère épistémologique (c’est-à-dire de la connaissance objective) pour aller vers un plan plus sérial, plus ontologique (celui d’un mode d’être de l’ek-sistant).
III. La temporalité comme condition de l'exister humain
Devenir et temporalité de l'être humain
Il n'y a de temps que dans la mesure où il y a histoire, c'est-à-dire existence humaine. J’aime rappeler à notre bon souvenir ce qu’Alexandre Kojève disait à propos du temps « L'Homme est dans le Temps, et le Temps n'existe pas en dehors de l'Homme : l'Homme est donc le Temps et le Temps est l'Homme."
Nous tenterons de parvenir ici à l’aspect ontologique de notre sujet « Etre et temporalité »dans son versant heideggérien. Précédemment nous avons abordé la temporalité dite inauthentique, linéaire, pelliculaire. L’auteur de Sein und Zeit nous invitera à penser une forme de temporalité plus fondatrice celle que l’on trouvera précisément au cœur de la différence ontologique de l’être et de l’étant. Le temps authentique se définira à partir du Dasein dans son rapport profond avec l’expérience (par opposition radicale à la temporalité Kantienne par exemple, comprise de façon extrêmement abstraite, les formes apriori de l’espace et du temps).
1. Une philosophie du sujet ?
- Selon Heidegger, le point d’arrimage du sujet est sa temporalité et réciproquement. Pour autant, nous ne sommes pas dans une philosophie d’un sujet « psychologisant »idéaliste, égologique, le sujet dont il s’agit est un « centre décentré », une sorte de subjectivité diaphane.. Nous sommes loin d’un moi narcissique, chosifié qui répèterait inlassablement « Je, Je »..Il y a une nouvelle recherche de la tenue de l’existant, du soi comme manifestation de la présence de l'être humain à lui-même.
Précisément, l’existant(Dasein) est un être- au- monde et non dans le monde, l’existant n’est pas la réalité. Ainsi, lorsque nous disons que les tables, les chaises, les fruits etc. sont, nous voulons dire qu'ils sont disponibles, qu'ils s'offrent à notre pensée et à notre action, inertes dans le monde. Heidegger décrira l'existence autrement, à partir des existentiaux. Quand les catégories sont des propriétés typiques de la réalité, les existentiaux sont des attitudes typiques de l'existence, des modalités d’être. Lorsque nous disons qu'une personne humaine est, nous voulons dire qu'elle ek-siste c'est à dire qu'elle est engagée dans un rapport de soi à soi. Le Dasein n'a pas de substance mais il est une poussée, une orientation vers le possible, une sortie de soi. C’est en cela que « l'exister de l'homme est un "Dasein", un être-là dans l'espace-temps et dans le "je pense" d'une présence humaine, ouverture essentielle dans les trois "ek-stases" de la temporalité.
2) Le Souci comme existential insigne de la temporalité
Dans le souci, l’être là vise à advenir vers soi même selon ses possibilités les plus propres, car « ad-venir vers » est la racine du futur. L’être-là advient toujours à soi comme un à-venir. L'être-en-avant-de-soi correspond à cette projection vers les possibles qui caractérise le Dasein, et qui souligne en même temps cette impossibilité de ne jamais coïncider avec soi car le Dasein est toujours en quête de soi même, constamment et inexorablement. Exister, c'est être avant tout être «hors de" (ex-sistere, selon l'étymologie).
Comment devons nous alors comprendre cette relation de l’être et de la temporalité ? Il y a, au premier abord, inexorablement un rendez-vous manqué si l’on pense l’être comme ce qui s’originerait dans une« fixité ». L’aporie redouble encore si je pense que je suis d’ores et déjà toujours pro-jeté en dehors de moi-même. Comment puis-je alors saisir mon être ?
L’existant est originellement décentré, déséquilibré puisqu’il s’exprime dans cette tension, c’est là le dilemme. Comment puis-je saisir le temps ?
Il y a peut-être des expériences qui à défaut de me permettre de connaitre ce qu’est la temporalité, me permettent de l’expérimenter. Ce n’est pas le savoir qui me permet d’aborder le temps. Si vous me demander ce que c’est que le temps : je vous dirais qu’il est et qu’il n’est pas. En revanche nous avons tous fait ce genre d’expérience.
Exemple : Je reviens d’une soirée mondaine et je réalise ou je ressens combien je m’y suis ennuyée, on pourrait dire que « j’ai trouvé le temps long interminable ».Le temps ne passe pas, le temps s’est même arrêté. Il y a comme une phénoménologie de l’ennui si l’on peut dire. C’est l’ennui, c’est à dire l’affect (est la cause première) qui déterminera le concept de temps et qui le qualifiera.
Ceci ne résorbe pas pour autant le « hiatus »inhérent à l’étroitesse de la relation entre l’être et le temps. Où est l’être quand rien n’est jamais stable ? Il n’y aura jamais d’expérience d’une plénitude, d’une auto-coincidence parfaite ente l’être et la temporalité. L’être comme déploiement de présence de ce qui est (comme « être en dévalement »), est au fond le plus proche d’un rien, au point que nous pourrions presque dire qu’il y a une présence ontologique du néant.
Cette aporie est-elle indépassable ?
Le seul moyen de ne pas perdre ( au sens propre et au sens figuré) son temps, d’être SON temps sera peut-être la réalisation de l’œuvre. De fait, l’œuvre est l’injonction de la réponse à l’ennui, au temps qui passe, car c’est ce qui engage mon moi dans un acte libre et me permet d’exercer mon pouvoir (l’expression de mes possibles) le plus propre. A cet effet, Ricœur évoquera la narration par le récit comme substrat possible de la « réconciliation » du sujet avec la temporalité.
Conclusion : Exister au fond, ce n’est pas seulement être là présentement, c’est aussi et surtout être conscient d’être là, d’avoir été et d’avoir à être pour au final cesser d’être. L’idée d’être toujours déjà en devenir et d’être également en sursis nous l’avons vu, ajoute et participe à cette forme d’inadéquation, cette sensation de ne jamais coïncider avec son être. Regret, désolation ? Rien de tout cela, car c’est peut-être dans cette faille que s’inscrit l’acte véritablement libre.
MPC.
Danser dans l'éternité
« Les cieux veillent, protègent ces sommets aux crêtes effilées. Imperceptibles glissements de stratus enchâssés sur la voie céleste. Ce vaporeux tracé de nuages, dans sa marche silencieuse invite à la déprise. Destination vers l’ailleurs : les monts de l’Olympe. En attendant le frémissement des nuages, Iris, la douce et belle messagère est encore endormie avec sa palette de couleurs – Respiration - Chut ! -Je goûte à l’indicible.
Ce temps là m’appartient, je le fais mien, l’avant et l’après s’évanouissent et gisent sur le sol : tristes sédimentations humaines. J’oublie cet enracinement. Je le quitte pour quelques heures, pour vivre celles là mêmes que l’on dit réservées aux Dieux. –Nectar de l’abandon- Mes yeux portés au loin, se fondent avec volupté dans cette rivière blanche. Jouissante déperdition, c’est amoureusement que j’embrasse l’Aiôn dans son éternel déploiement. Embarquement pour Cythère peut-être, LIBRE, je danse avec l’azur… » MPC
RESONANCE1
"L'Aïon est un enfant qui joue aux osselets, royauté d'un enfant..." (Héraclite)
(posté par GK)
ALETHEIA : du MASQUE et de la DANSE
A-lèthès : vrai, sincère, franc, véridique, véritable. Dans cette acception le "A" est privatif : non caché, non voilé, non trompeur. Il semblerait bien que la notion originale d'Alètheia, comme l'a soupçonné Heidegger, soit d'essence privative : la vérité se pense et se dit comme une abstention, face à un premier mouvement de dissimulation. Voilà qui en dit long sur notre supposée tendance innée à la véracité. Mais dans le monde de la pensée grecque "alètheia" se dit dans un rapport de l'homme au dieu. Le dieu, comme la nature, "aime à se cacher". Apollon, dieu bifide et perfide, se joue de l"homme en lui proposant des oracles indéchiffrables par la voix éructante de la Pythie. "Il ne montre ni ne cache, il fait signe" (Héraclite). Mais ce signe est obscur, et terrible. A charge pour l'herméneute de transcrire cette parole folle dans un discours sensé, ce qui est d'emblée problématique. Si l'homme se trompe, la sanction du dieu - et du destin - est impitoyable. Nous avons la plus grande difficulté, aujourd'hui, à saisir ce que les Grecs ont pensé du rapport de l'homme au dieu, et donc de la vérité comme péril, menace, injonction polémique. Nous confondons vérité et savoir, et, rassurés sur l'ordre du monde, séduits par la représentation, nous manquons complètement la question de la vérité.
"Proche
Et difficile à saisir, le dieu" (Hölderlin)
Nous pensons la vérité comme adéquation de la pensée à la réalité, du discours à l'ordre des choses. Les Grecs nous enseignent exactement l'inverse, la vérité comme inadéquation originelle et insurmontable entre le savoir et l'événement. Car "seul le dieu est sage", dépositaire du vrai. Il se garde bien de le révéler à l'homme, tout au contraire il le sollicite, le provoque à l'erreur dans une parole énigmatique, le défie et le châtie. Apollon est le dieu à l'arc, autant qu' à la lyre. Il est le "tout-détruisant" selon sa définition la plus archaïque, tueur de loups, mais d'hommes aussi bien, comme le conte Homère dans le premier chant de l'Iliade. Alètheia est tout sauf une aimable représentation de l'existence, c'est d'abord l'effroi, la terreur, le sublime de terreur. Parmi les Modernes, hormis Hölderlin et Nietzsche, Rilke a été un des seuls à retrouver cette intuition originelle:
"Car le beau n'est autre
Que le commencement du terrible, que nous supportons à peine
Et que nous admirons parce, tranquille, il néglige
De nous détruire."
Le terrible est l'essence de la vérité, sa marque originelle, irréfutable. Et comme nous ne pouvons la supporter nous l'éloignons, la refoulons, mieux encore nous passons à côté, dans l'espoir de n'être pas atteints par sa charge explosive.
Le dieu aime à se cacher. Il porte le masque, masque de la tragédie, masque de l'animalité (Dionysos-taureau), de la féminité (Dionysos efféminé), de l'enfance(Dionysos jouvenceau) de la sauvagerie (Dionysos dieu oriental), de l'instinct débridé, de l'homophagie, de la musique, du thiase, et de la danse. Dionysos représenté avec la toupie, le jeu de dés, la poupée et le miroir. Dans ce miroir il mire la danse du monde, et ainsi, éternellement, se mire soi-même. Dionysos, dernier masque avant la totale dissolution de la représentation, dernier piège tendu à l'homme qui voudrait le saisir. En deçà - quoi? - Khaos, ou l'Apeiron.
Alètheia peut s'écrire aussi : alè-theia. Alè c'est la course errante, à l'image de ces Bacchantes enivrées et délirantes qui vont dansant et chantant par les vignes et les taillis, ensauvagées et folles, déchirant à pleines dents des brebis ou des enfançons, emportées dans la danse cosmique sous l'effet de l'enthousiasme dionysiaque. Alè-theia : course divine, danse divine, danse cosmique. Le monde, emporté dans le délire, hors raison et discours, hors-logos, révèle enfin sa nature véritable, alogos et ab-sens, dans une course cosmique sans origine ni fin, dans sa danse éternelle, sa totale gratuité, jeu de l'enfant-dieu, jeu terrible et sublime.
Ici, après la musique et la danse, ne reste que le silence des espaces infinis, qui terrorisait Pascal, et qui peut nous remplir d'une infinie gratitude.


