Suite à notre séance sur l'égoïsme j'ai réfléchi de mon côté, me demandant ce que signifie cette notion sur un plan plus spécifiquement psychologique. Je publie ici cette modeste contribution, en espérant qu'elle puisse conribuer au débat, et provoquer de nouveaux approfondissements. GK

 

L'égoïsme est une notion difficile, qui fait l'objet d'appréciations contradictoires, entre condamnation morale et justification vitale, parce qu'elle est traversée par deux lignes de forces hétérogènes, reliées cependant par l'amour : amour-propre et amour de soi (Rousseau). L'amour-propre, cette passion "haïssable" (Pascal), ce "vice (Littré), est classiquement défini comme l'intérêt excessif que le sujet porte à sa propre personne, jugeant de tout par rapport à soi seul, manifestant à l'égard d'autrui indifférence ou suffisance, considérant l'autre comme un moyen au service de soi. A l'inverse l'amour de soi serait une juste attitude, inscrite dans l'ordre naturel, visant à conserver et à développer sa vie (le conatus de Spinoza), sans que cet effort débouche nécessairement sur la lutte. L'amour-propre est un attachement passionnel à l'image de soi, l'amour de soi une juste appréciation de la valeur de la vie. Si en théorie il n'est guère difficile de les distinguer, dans la pratique cette différenciation est plus délicate. D'où l'embarras d'une théorie de l'égoïsme qui éviterait les simplifications abusives.

Freud renouvelle en partie la question en distinguant dans le Moi lui-même deux instances : le moi-plaisir (Lust-Ich) et le moi-réalité (Real-Ich). Le moi de plaisir est au principe du narcissisme, qui est l'amour de l'image de soi : le moi est investi par une forte quantité de libido, devenant une sorte d'objet idéal fantasmé, ce qui conforte et approfondit notre précédente analyse de l'amour-propre. Freud remarquait que l'excès d'investissement narcissique était préjudiciable à l'inverstissement d'objet : celui qui s'aime passionnément n'aime guère les autres. - Le moi de réalité, à l'inverse a pour une double fonction de régulation : assurer un rapport adéquat avec la réalité extérieure par la juste perception, le jugement et l'action réfléchie, et d'autre part maintenir un rapport vivable avec la réalité intérieure (ça et surmoi). 

Lacan fera du moi une instance essentiellement imaginaire, le définissant comme la somme des identifications du sujet, lequel est invité à défaire ses identificatons (imaginaires) pour accéder à la vérité de son désir. On se demandera pourtant où est passé le moi-réalité, pour lequel - peut-être à tort - je ne vois aucune place dans la théorie lacanienne. Sauf à supposer que, hormis la psychose, il est suffisamment solide pour qu'on ne s'en inquiète pas davantage. Il est vrai qu'il attribue au symbolique la fonction directive, articulant le sujet à la loi du langage : sujet barré par la loi, par opposition à la mégalomanie spontanée du moi (la structure paranoïaque de la personnalité)

En théorie il faudrait diminuer l'investissement narcissique sans affaiblir le moi-réalité, mais comme les fonctions psychiques sont étroitrement entremêlées, ce programme semble difficile à réaliser. C'est particulièrement net dans les affections dues à un déficit narcissique dans lesquelles il faut restaurer le moi avant de songer à promouvoir un investissement d'objet (extérieur). En tout cas j'en tire, quant à moi cette leçon qu'il faut se méfier de certaines "sagesses" qui invitent sans nuances à une démystification, voire à une destruction du moi. L'idée est peut-être belle en théorie, mais peut se révéler désastreuse pour celui qui se propose de la réaliser.