Pascal, dans son Premier discours sur la condition des Grands en 1660 imagine un voyageur jeté par une tempête sur une île inconnue et dont les autochtones recherchent leur roi disparu. Curieusement, notre homme ressemble trait pour trait à ce chef de tribu si bien qu'il est immédiatement pris pour lui et reçoit tous les honneurs dus à son rang et toutes les déférences liées au pouvoir qu'il représente. S'abandonnant à sa nouvelle condition et jouissant de son nouveau statut, il ne cesse pourtant de s'interroger sur sa situation réelle. Comme le note Pascal, "il avait une double pensée : l'une par laquelle il agissait en roi, l'autre par laquelle il reconnaissait son état véritable, et que ce n'était que le hasard qui l'avait mis en place où il était".

       Ce qui est remarquable dans cette parabole, c'est que n'importe qui peut faire l'affaire du moment qu'il vient combler le désir des habitants et qu'il peut faire illusion. Le pouvoir est un espace par définition vacant et dont notre homme mesure l'étrangeté puisqu'il incarne soudainement une autorité qui ne vaut que parce qu'elle est attendue voire exigée par le groupe. Ce n'est pas lui qui subjectivement importe, c'est la fonction qui le précède et qui détermine ses nouvelles qualités. Autant dire que le pouvoir repose sur une projection hallucinatoire du groupe social qui garantit sa propre unité et sa permanence en s'arrachant à la réalité effective des rapports humains. S'il n'a pas en tant que tel d'existence réelle, ses effets, eux, sont bien réels et le naufragé, s'adaptant vite à sa nouvelle condition, ne manque pas de profiter de ses bienfaits tout en se demandant au fond, pourquoi lui.

      Nous mesurons ici avec l'auteur des Pensées combien le pouvoir est ontologiquement vide, combien le social se doit de figurer, de mettre en scène, de surjouer d'autant les hiérarchies (la robe des magistrats et avocats, des médecins et des politiques, des militaires etc.) alors que rien ne vient les justifier dans le réel. Dés lors, la définition donnée par Hannah Arendt du pouvoir s'éclaire lorsqu'elle y voit "une aptitude de l'homme à agir de façon concertée". Cette action, ou plutôt cette réaction aurait-elle dû dire, n'est autre que la cristallisation imaginaire collective d'une autorité qui s'incarne dans l'homme (charismatique), dans la tradition (traditionnel) ou dans l'Etat (rationnel) et qui produit une somme incalculable d'effets. Nous imaginons le pouvoir comme nous imaginons les qualités de l'amant lorsque nous somme frappés de coup de foudre. La "cristallisation" évoquée par Stendhal n'est autre que l'expression d'un désir de combler une faille. Mais la faille n'est pas ici strictement psychique, elle est aussi sociale car elle est la condition par laquelle l'idée d'un Tout socialement organisé peut advenir dans la conscience de chacun.

      Sur le plan politique, la faille n'est-elle pas le risque majeur de la déflagration pulsionnelle, de l'affrontement des individus dans une guerre de tous contre tous, de la reconnaissance de l'absolue singularité individuelle et du caractère insulaire des subjectivités ? Bref, face au réel que faire d'autre sinon de délirer ensemble l'objectivité et le caractère substantiel du pouvoir pour mieux en masquer la vacuité, son intrinsèque absence ? 

      Tout pouvoir est donc le fruit d'une hallucination collective sans doute nécessaire mais qui interroge les besoins qui sont les nôtres. La distribution des pouvoirs théorisée par Montesquieu participe de ce délire. En imaginant que "le pouvoir doive arrêter le pouvoir", l'auteur de L'esprit des lois oppose une fiction efficiente à une autre qui ne change rien quant aux masques du pouvoir. L'idée d'un contre-pouvoir ne peut naître qu'à partir du moment où on se situe hors du champ fictionnel du politique et qu'on en démasque l'artifice. C'est pourquoi, tout contre-pouvoir est apolitique et s'exprime dans l'effectuation de la puissance réelle des individus (dans l'art, dans la science et la philosophie) et non dans le simulacre d'un ordre social magiquement ordonné.

       Spinoza l'avait bien vu. L'exercice du pouvoir est toujours triste car il reste le plus bas degré de la puissance. Le drame survient lorsque ce même pouvoir est réellement pris au sérieux. Dans ce cas, on ne joue plus et on ne perçoit plus les masques qu'on porte. Chacun est alors en danger et on peut dire que le pire se prépare.

                                DK