Je cultive depuis longtemps une méfiance instinctive vis-à-vis de ceux qui revendiquent toute forme d'engagement sur les terrains qu'ils prétendent choisir librement : politique, social, religieux, humanitaire, éducatif. S'engager, c'est donner des gages, autrement dit risquer de perdre quelque chose dans une entreprise, dans un acte. Celui qui s'engage dans la vie maritale renonce simultanément à un certain vagabondage. Tenu par sa promesse, il est lié à un contrat moral qui met en jeu son honneur, sa vertu, sa dignité. Ceux qui s'engagent dans l'armée, dans un combat, jouent leur propre vie. L'engagement passerait volontiers pour une forme d'héroïsme en indiquant à tous une prise de responsabilité, le sens de la liberté, le choix pleinement délibéré en toute conscience, bref un acte individuel.

     Comme l'acte désintéressé est une fiction, il peut être utile d'interroger l'autre versant de l'engagement, ce que l'engagé volontaire ne dit pas ou trop rarement, ce qu'il dissimule le plus souvent à lui-même comme aux autres. De quoi s'accompagne ce sens inavoué du sacrifice ? Ce goût délectable pour une perte possible de soi ? De quel innommable gain l'engagement procède-t-il ?

       Premier point : Donner des gages ? N'est-ce pas faire un pari sur l'avenir et prétendre maîtriser ce qui, par nature, ne peut l'être, l'imprévisibilité liée au temps ? Pure folie ou vertu de sagesse ? Toute promesse ne récuse-t-elle pas dans son principe le fait même du devenir et avec lui de l'inconstance des choses, la branloire pérenne, pour parler comme Montaigne ?

       Second point : Celui qui s'engage paraît affirmer avantageusement l'unité et la définition de son être dans un geste réificateur. Voilà qui pourrait être flatteur. Où donc se trouvent cette unité et cette identité? Aucun individu n'est "un". Il est une somme, un fourre tout, un agrégat, une composition, un ensemble désordonné luttant contre l'anarchie ou plus précisément contre l'entropie qui est la loi du réel. Aussi, l'engagement peut-il le plus souvent se comprendre comme le résultat d'un long processus déterminé par des besoins qui, loin de servir une cause extérieure désintéressée, sont au service d'une intensification de certaines forces internes, quitte à faire taire d'autres forces, en les domestiquant. On peut aisément avec Nietzsche soupçonner une jouissance dans l'impératif moral du renoncement comme du sacrifice, dans la valorisation de son propre engagement qui permet toujours de pointer la faiblesse supposée des autres, victimes des forces qu'on prétend soi-même dominer et qui pourtant gouvernent nos "choix". Ne suis-je pas moi ce que je fais ? Comment cet agir si singulier, si promptement décisif, ne pourrait-il pas interpeller le reste de mes semblables ? Ne s'adresserait-il pas à tous ceux qui font d'autres "choix" pour leur signifier même modestement : "Voyez ce que le devoir m'impose ! Voilà comme je ne puis me dérober ! Il est des valeurs qui excèdent ma personne et qui pourraient valoir pour vous, comme pour tous ceux qui n'osent pas s'engager dans l'existence !" 

        Troisième point : On rétorquera que celui qui s'engage dans les ordres ou dans l'armée n'impose rien aux autres et que sa décision ne regarde que lui. Et pourtant sa motivation est bien socialement structurée : quitter un régime social pour un autre plus normatif encore ! A quoi est-il nécessaire de renoncer ? Car il s'agit bien de donner des gages, de montrer patte blanche à l'ordre qui accueille parce que la confiance ne règne pas, parce que l'infidélité gouverne, parce que tout branle dans la psyché ! Il s'agit bien de "faire ses preuves", d'indiquer aux autres comme à soi qu'on "peut". L'engagement, qui veut passer pour un acte individuel ne marquerait-il pas en vérité la victoire la plus complète des forces grégaires contre une tendance intime précisément aléatoire, volage et aussi peu normée que possible ? 

       Quatrième point : L'engagement devient avec Sartre ce à quoi nous ne pouvons échapper puisque "nous sommes condamnés à être libres". Curieuse liberté allant jusqu'à identifier le droit au fait, l'acte particulier à l'universel sur la base d'une formulation qui n'est pas sans rappeler l'impératif catégorique de la morale kantienne. En m'engageant, j'agis de telle sorte que j'engage toute l'humanité à agir de même. Je deviens "législateur choisissant en même temps que moi l'humanité entière" (L'existentialisme est un humanisme, p.33 folio essais). L'engagement donne corps à des valeurs qui ne sont pas préexistantes et qui se constituent en acte, au moment même où le sujet agit et se détermine dans le monde. Ce refus chez Sartre de toute antériorité, de tout déterminisme sociologique ou inconscient, de toute nature humaine le conduit à considérer l'engagement comme absolument pur. La morale accusatrice peut réapparaître et pointer le sujet comme auteur absolu de son acte. Morale de la persécution sous couvert de liberté. Morale de la dette sous couvert de gratuité ; morale de la culpabilité sous couvert de la responsabilité. L'homme, "embarqué" dans un monde incompréhensible pour reprendre le mot de Pascal, devient chez Sartre, sujet engagé de grè ou de force, "empire dans un empire" et ne peut plus échapper à la décision consciente puisqu'il est cause de lui-même. 

       En somme, l'engagement est d'abord un discours, une théorie qui tout en prétendant affirmer la liberté singulière du sujet demeure captif du grégarisme et des masques que sa rhétorique recouvre. Je lui préfère de loin, l'implication, le fait de se tenir "dans les plis", au plus près des ombres et des jeux de lumière qui font la complexité d'une décision. Notons simplement ici que l'implication ne peut être que silencieuse et soustraite au régime persécuteur de la signification. C'est là son caractère éthique et non plus moral. Nous y reviendrons. 

Didier Karl pour Philoaletheia