Le tragique peut-il être joyeux? C'était l'opinion de Nietzsche. Mais cette conception me semble infiniment problématique, encore qu'elle m'inspire une immédiate sympathie, contre l'opinion courante. Convenons que le premier mouvement devant l'événement tragique c'est l'effroi, la débâcle et l'horreur. Comment pourrait-on se réjouir du malheur qui frappe l'innocent, de la dévastation qui emporte les villes. Même le spectacle de la tragédie, qui ne menace en rien la vie du spectateur, inspire de profonds sentiments dépressifs, la terreur et la pitié, selon l'analyse d'Aristote. Soyons clairs : il n'y a aucune équivalence entre le tragique et la joie. Le tragique n'est pas cause de joie. En langue allemande tragédie se dit : Trauerspiel, le jeu de la tristesse et du deuil (Trauer, Trauern). Pourtant nous aimons les histoires épouvantables, nous savons que les histoires heureuses ne font pas de belle littérature, et devant les désastres en tout genre nous avons parfois des réactions pour le moins ambivalentes, où l'effarement ne va pas sans une certaine dose de jouissance honteuse. Les choses, décidément, ne sont pas si simples.

Entre tragique et joie le rapport n'est pas direct. Chez certains il semblerait que le premier mouvement, l'effroi ou la consternation, se renverse après coup en une étrange et incompréhensible exaltation.  Le sujet se précipite dans le sublime, comme si dans le désastre se révélait une terrible et indicible vérité. "Le monde est plus fort que nous, le réel nous dépasse infiniment, nous écrase, comme nous écrasent ces montagnes gigantesques, leurs avalanches et leurs furies". Une réalité tout autre, incommensurable et incompréhensible, fait une irruption fracassante, nous ramenant sans ménagement à notre véritable condition. Reste à comprendre, si cela se peut, comment la déroute engendre cette paradoxale jubilation. Je crois trouver quelque chose de cette exaltation dans Lucrèce subjugué par l'immensité de l'univers, mais ausi dans certaines analyses de Clément Rosset s'étonnant lui-même du renversement miraculeux de l'accablement en jubilation. Il en tire la conclusion que le tragique est indissociablement, comme le disait Lucrèce, "voluptas atque horror".

Je suis, quant à moi, de complexion plus classique. Je puis concevoir que si le tragique engendre d'abord la tristesse, il se puisse faire que celle-ci s'efface progressivement, et qu'une certaine forme de joie se fasse jour, "en dépit de". C'est que le tragique, au premier chef, nous dépite, dépite notre narcissisme spontané par la rudesse de ses assauts. Mais ce n'est pas une raison pour remâcher indéfiniment la débâcle. Vient l'apaisement, quand la conscience est capable de digérer la disgrâce, de donner à l'événement sa place dans le psychisme, - surtout pas de refouler, de nier, de s'empresser d'oublier. De toute manière l'expérience est appelée à se renouveler, inscrivant peu à peu sa marque, laquelle se transformera en signe, en signifiant du réel. C'est à ce prix qu'une maturation psychique est possible. Mais la joie? Est-elle donc si difficile à obtenir, à créer? 

Il reste à faire la découverte que seul a du prix ce qui peut manquer, ce qui peut être perdu et qui revient comme une grâce. Le périssable a de la valeur en tant que périssable. Ainsi de la santé, de la jeunesse, de la beauté, de la fortune et des autres biens. Le tragique nous enseigne que l'on n'est sûr de rien, que l'on peut tout perdre, et la vie elle-même. Et qu'inversement ce que nous sommes - pour le temps où nous sommes - a une valeur infinie.

Le tragique n'est pas joyeux, mais il conduit l'homme lucide, à travers les affres, à une conscience éclairée qui l'incite à construire dans l'éphémère une image de la beauté et de l'excellence, qui est la plus haute joie.

 GK