La vie sociale des humains n'est pas concevable sans les institutions, sans les structures régulatrices de l'échange et du rapport à l'autre. Mais ce rapport entre l'individu et l'institution a toujours été polémique, complexe, hétérogène et conflictuel. Tout le problème est de savoir si l'institution permet l'émergence d'une subjectivité active en mettant en œuvre des processus de pensée capables d’affronter la complexité du monde, la sienne propre, à partir d’interrogation critique ou si le véritable objectif de l'organisation n'est pas la soumission inconditionnelle à un ordre qui ne cherche que sa sauvegarde et sa permanence contre l'émergence de sujets soucieux de la complexité. L’irruption de l’œuvre d’art évoquée dans l’article précédent consacré à la crise de la culture (Hannah Arendt) illustre assez bien cette problématique. Que fait l’artiste sinon affirmer la puissance subjective qui est la sienne en tissant de la nouveauté dans un surgissement qui, tout en brisant la linéarité du temps social, invite chacun à l’épreuve de ses forces propres autour d’une œuvre devenue objet ? Nietzsche nous avait déjà mis en garde sur ce point. Les forces réactives du social tolèrent bien mieux les œuvres achevées et des artistes morts et enterrés afin de les récupérer et de les digérer dans le champ productif de la culture rigide et idéalisée.

         Le caractère artificiel, mécanique et figé des institutions humaines renforce à tous les niveaux ce qu'Edgar Morin appelle la "machine triviale" et tend à la reconduction aveugle des conduites, à l'effacement d'une subjectivité soucieuse d'elle-même et critique parce que abandonnée au pouvoir hétéronome de la superstructure qui définissait avec Durkheim "toutes nos manières de sentir, de penser et d'agir que l'individu trouve préétablies dans sa société".

         Nous pouvons l'observer partout, dans le monde politique, dans le monde de l'éducation, la cécité des humains devenus des acteurs du jeu social, configuré par les rôles attendus et les impératifs de l'ordre trivial est la règle commune. A l'école par exemple, il est impossible de réfléchir sérieusement sur les processus institutionnels qui organisent la "vie" scolaire et déterminent la structuration des corps. Il est inenvisageable de mener une réflexion réellement pédagogique sans menacer le pouvoir de l'administration et faire apparaître le risque de la crise dont les effets sont pourtant visibles à tous les niveaux. Coûte que coûte, il faut maintenir hors du conscient cet impensé. Tout le monde sait qu'aucun individu ne peut suivre 7 à 8 heures de cours en une seule journée sans gaspiller l'essentiel de ce qui s'énonce au cœur de ce matraquage, mais tout le système continue dans son absurdité mécanique, dans sa surdité à l'égard des forces vives qui s'en trouvent évidemment niées et anémiées. Ce monde-là est un monde simpliste, aveugle, dans lequel tout doit fonctionner au mépris des plus élémentaires évidences. Mais l'évidence relève manifestement de la complexité, du tissu qui fait la trame du rapport inaperçu entre l'individu et l'ordre symbolique représenté par le pouvoir institutionnel.

     Ne pas penser l'évidence n’est concevable qu'au prix d'une forclusion, d'un déni qui implique l'effacement pur et simple de la subjectivité. C'est pourquoi, les fonctionnaires sont les premiers à ne pas envisager sérieusement ce qui se trame dans l'institution. Ils sont les "produits" de "la machine triviale", les agents au service d'un ordre qu'ils ont accepté et qu'ils cherchent aveuglément à reconduire sans réfléchir sur l'impensé qui les détermine et les conséquences dramatiques qui découlent de leur angoisse de l'imprévisibilité, intrinsèquement liée aux humains, ces vivants emportés dans le flux de l'entropie croissante (que représentent par exemple les élèves). Ne pas penser l'impensé est le signe d'une grave mutilation subjective, d'une carence qui interdit tout retour sur le sens des pratiques sociales à l'œuvre.

       Il est, par exemple, connu scientifiquement que la sieste est un facteur fondamental de la récupération psycho-organique et du renforcement immunitaire ; mais ce retrait de la productivité institutionnellement organisée reste perçu comme une perte de temps alors que son bénéfice est immense en termes de réinvestissement dans le travail ou l'étude. Or, qu'est-ce qu'une sieste sinon un temps de réappropriation subjective, de digestion et d'oubli, un temps qui échappe au pouvoir de la machine ?

     L'accès à la pensée complexe rend à l'homme sa dimension "non-triviale" c'est-à-dire son caractère inventif et dynamique. Mais pour l'apercevoir, il faut penser ensemble l'individu et le social et non les opposer dans une figure d'écrasement. La cécité institutionnelle dans ses modes de production est d'autant plus forte qu'elle accable l'individualité des maux qu'elle tend à renforcer en usant et en abusant du psychologisme. Les problèmes subjectifs sont désormais le fait des parents, des situations personnelles, de l'affectivité individuelle et de son histoire, des troubles qui ne cessent de s'accumuler et que l'institution intègre hypocritement en donnant de nouveaux droits : les dyslexiques, dysorthographique, dysphasiques, phobies scolaires, etc. Autant de symptômes venus économiquement du dehors et dont la source institutionnelle n'est jamais interrogée, comme si, dans ce cas, le pouvoir oppressif du social avait magiquement disparu.

      L'école fonctionne comme l'énonciation d'une objectivité revendiquée sans sujets, sans corps, sans vie. Il n'est pas étonnant que la plupart des élèves se comportent à leur tour comme des machines incapables d'interroger le sens de l'étude, la valeur des contenus appris sans distance, dans une logique infernale de consommation, sans hiérarchie ni critique, sans pensée. Et pour cause, l'inaptitude à penser le lien complexe qui lie l'institution aux individus, le refus de renoncer au pouvoir fantasmatique d'une autorité désuète et irréfléchie, l'incapacité d'intégrer le sens de la physiologie et des besoins, génèrent autant de points aveugles qui se payent chèrement.

      A quelles conditions les sociétés humaines pourront-elles permettre au sujet de tendre vers l'aventure de la connaissance ? Il ne suffit pas pour cela de l'enferrer dans d'autres machines ultra spécialisées à l'image des sciences d'aujourd'hui qui ne communiquent plus entre elles. Il conviendrait plutôt de tendre vers les sources d'une subjectivité éclairée par l'incroyable complexité qui la tisse sur le plan organique, qui la porte vers des échanges d'une richesse potentielle surprenante avec son milieu comme avec les autres, et plus fondamentalement encore, vers une conscience de la nature entendue comme Tout de la réalité, sans laquelle aucune ouverture à l'altérité n'est réellement possible ni concevable.

   DK