Je voudrais exprimer en quelques formules claires et simples les fondements de l'A-philosophie. Pour cela il faut et il suffit de quatre notions, dont la combinatoire exprime l'essence de la chose : Ab-sens, réel, vérité, savoir.

L'Ab-sens est le régime du réel, le sens est le régime de l'illusion.

Le savoir ne peut saisir le réel, au mieux il peut s'amender à son contact.

Le savoir n'est pas la vérité, mais une réprésentation évolutive de l'inconnaissable.

La vérité est l'acceuil inconditionnel du réel.

 

              Ces formules définissent un positionnement original face à l'originaire. Si la science avance dans l'exploration de son champ de connaissances propre et singulier, ses trouvailles ne modifient guère notre situation existentielle, ni notre condition de mortels sexués. Elles nous ouvrent des perspectives de contemplation renouvelée, sans plus. Il serait tout à fait fâcheux de croire qu'avec les avancées du savoir nous progressons vers la vérité, comme on l'imagine souvent, selon un modèle de rapprochement asymptotique. C'est confondre savoir et vérité, selon la leçon platonicienne. Le savoir ne recouvre pas le réel puisqu'il est représentation, aussi fine que l'on voudra, mais représentation, c'est à dire imagination, conceptualisation de ce qui nous est foncièrement étranger, et inconnaissable. Du réel on ne peut dire rien, sinon qu'il est ce qui ne se laisse pas saisir dans les rets de la théorie, à la maière d'une réserve inépuisable, d'un "abîme" (Démocrite) dont le fond et la forme nous échappent à jamais. Nous sommes en dehors de la chose, créant et rabottant des objets de savoir en lieu de chose. Mais la chose demeure, souverainement vierge, inexplorée et inexplorable.

Quant à la vérité elle n'est certes pas cette capacité opératoire qui seule intéresse la science. Hors de tout savoir, elle ne se définira que par cet accueil originel, cette ouverture, cette disponibilité au réel. A ce titre elle n'a pas de contenu propre, elle ne se donne pas dans une doctrine, elle est essentiellement un positionnement : le poète, le philosophe se rendent disponibles, réceptifs au surgissement, évitant de le réifier, et de se réifier eux-mêmes dans quelque posture dogmatique. Plutôt que de vérité parlons de positionnement vrai, d'attitude vraie, selon cette paradoxale leçon de l'"impossible à dire". 

Ces quatre propositioons fondamentales constitueraient un TETRALOGIKON : une quadruple racine pour une métaphysique militante destinée à pourfendre les mirages de l'idéalisme sous toutes ses formes, et, plus sérieusement, à se garder soi-même des pièges de l'illusion. Quadruple remède, à la manière du Tétrapharmacon d'Epicure. Pharmacopée psychique pour s'assurer la liberté. Dans le régime universel de l'Ab-sens il n'est rien de particulier à rechercher, rien de particulier à savoir, puisque le réel ne manque de rien, ni le temps, qu'il n'y a ni progression ni régression dans l'éternité. Fin de la quête. Ethique du minimum.

Bien sûr le monde va, le monde court. Bien sûr nous partageons le lot commun, soumis comme tout un chacun à la nécessité. "Mais il n' y a aucune nécessité à vivre selon la nécessité".

GK