Texte de Rainer Maria Rilke (4 juillet 1924)

 

 

« Comme la nature abandonne les êtres au risque à l’aventure de leur désir obscur... et n'en protège aucun particulièrement dans les sillons et dans les branches, de même nous aussi, au tréfonds de notre être ne sommes pas plus chers ; il nous risque.

Sauf que nous, plus encore que la plante ou l'animal, allons avec ce risque, le voulons, et parfois même risquons plus (et point par intérêt) que la vie elle-même, d'un souffle plus...

Ainsi avons-nous, hors abri, une sûreté là-bas où porte la gravité des forces pures ; ce qui enfin nous sauve, c'est d'être sans abri, et de l'avoir, cet être, retourné dans l'ouvert, le voyant menacer, pour, quelque part dans le plus vaste cercle, là où le statut nous touche, lui dire oui. »

 

Le poème s'ouvre sur un constat, peut-être effrayant au premier abord, qui concernerait tous les êtres vivants : végétaux, animaux dans ce qu'ils ont de plus spontané, et réitère cette inquiétude vis-à-vis des humains. La nature les abandonnerait à leur «  obscur désir », dont ils n'auraient aucune maîtrise. Le mot «  abandon » ici doit être souligné pour signifier qu'il s'agit, à défaut d’une pure perte, probablement d’un « laisser être », d’un laisser faire, apanage naturel de l’animal et du végétal. L’animal y parvient sans aucune difficulté mais nous « humains trop humains » que nous sommes avons du mal à aborder cette déprise, trop débordés par l’obsession de la maitrise.

Et pourtant, sciemment ou pas c’est vers lui que nous nous portons, vers cet obscur désir, toujours d’ores et déjà opaque à notre propre conscience qui en fait ne peut que s'y abandonner. « Répulsion- attraction » : le jeu est dangereux, non mieux risqué. L’aventurier, le randonneur ou le voyageur de l’extrême se tiennent très souvent sur le fil du rasoir, en caressant et frôlant le risque quand ils ne l’épousent pas complètement : «  d’un souffle plus »à l’instar du poète.

Dans cette épreuve ou expérience du risque, c’est le corps qui parle, qui vibre, qui vous ramène à cette source originaire, « où porte la gravité des forces pures ». Précisément, ce centre de gravité, cet enracinement de l’être végétal, animal sur le terreau qui l’a vu naître stimule chaque processus vital naturellement engagé dans la persévération de son être.

Se tenir au plus près des choses, de la nature  semble être l’attitude la plus saine, la plus salvatrice ou authentique d’être-au monde. C’est une conversion qu’il nous faut opérer sur nous-mêmes, un repliement et déploiement comme si nous retournions une seconde peau.

Force est de constater qu’en restant à l’abri de la réflexion, de nos représentations et de nos habitudes savamment orchestrées par les lois, par notre éducation et tout l’artefact sociétal, nous dépérissons à petit feu tout doucement.

Il y a donc tout un travail à effectuer pour que les «  forces pures  » soient délivrées. Le poète recommande à l'acte de réflexion de se mettre «  hors abri », en vacance de lui-même. J’aime citer le titre d’un ouvrage d’un certain photographe, atomiste dérouté, qui met en pratique lors de ses pérégrinations cette attitude naturelle et qui se tient ainsi «  A la Lisière du réel » ( Cf : Recueil de photos et de textes ; Janvier 2012. Auteur : Didier Karl).

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                                           Fissure du réel (DK)

"Se perdre, se perdre dans une flaque insouciante !

S'abandonner à la lisière de l'indicible exige

l'insurrection, la brisure et l'errance.

 

Serai-je capable de vivre à la hauteur

de cette suprême infidélité qui me rend étranger au monde,

à la misérable cohorte des jobards,

à mes ancrages initiaux et mes crispations d'éphémères ?

 

En-deça de la valeur débute l'expérience esthétique,

sous le chapiteau épuisé de mes compromissions.

 

Creusant le pas ensauvagé du marcheur infidèle,

le réel ne tient aucune promesse ! Splendeur de l'insignifiance !"

                                                  A la lisière du réel (DK, Janvier 2012)

 

Retrouver cette attitude suppose un accueil du réel tel qu’il se déploie sous nos sens, sous nos perceptions les plus « primitives », celles d’un éternel nouveau né, toujours nouvellement venu dans-le-monde.

Que faut-il donc pour que la force du désir devienne «  pure  » ?

Rilke a un mot pour le signifier. La force deviendra pure si l'on peut la retourner dans ce qu'il appelle  " l'ouvert "  là « où le statut nous touche », là où nos sens se trouvent exacerbés, bouleversés, éprouvés par l’incroyable texture originelle du réel.

C’est à « La lisière du réel » que je peux la goûter et me tenir ainsi à fleur de l’être, au bord du monde, là où la vie se fait jour….

MPC