Que faire de la démocratie ?

 

 

Dans la pensée de Proudhon, la démocratie parlementaire ne peut pas être la solution politique à la libération du couple individu-société. Elle ne fait selon lui qu’assurer la confiscation du pouvoir entre les mains d’une minorité qui s’applique nécessairement  et inlassablement à reproduire l’exploitation . Voici ce que Proudhon pense de la République de 1848 et du suffrage universel :

 

“ Direct ou indirect, simple ou composé, le gouvernement du peuple sera toujours l’escamotage du peuple. C’est toujours l’homme qui commande à l’homme; la fiction qui fait violence à la liberté;  la force brutale qui tranche les questions, à la place de la justice qui peut les résoudre; l’ambition perverse qui se fait un marchepied du dévouement et de la crédulité.”

 

“Religion pour religion, l’urne populaire est encore au-dessous de la sainte-ampoule mérovingienne. Tout ce qu’elle produit a été de changer la science en dégoût et le scepticisme en haine.”

 

Selon Proudhon , comme la propriété mal comprise , la démocratie est une autre forme de l’autorité , un moyen de renforcer le pouvoir de l’Etat par l’arbitraire de la majorité et l’illusion de la volonté générale . Pourquoi être démocrate ? Cela n’a pas de sens : la priorité  est d’affranchir le prolétariat de son aliénation économique ... Le politique passe au second plan , il est inutile  et contre-productif de renforcer l’Etat. Le suffrage universel n’ est  qu’ un procédé contre-révolutionnaire , car : “Rien n’est moins démocratique que le peuple. Ses idées le ramènent toujours à l’autorité d’un seul”

 

Ce que Proudhon refuse dans la démocratie , c’est son système représentatif , l’escamotage qui en est l’essence . Seule l’anarchie est démocratique : dans l’anarchie la démocratie exprime la liberté , elle n’est plus  la recherche de la domination par la maîtrise des moyens coercitifs de l’Etat . 

 

Pour toutes ces raisons, en février 1848, Proudhon rejette la Seconde République , “cette ignominie”,  qui exprime l’opinion de la multitude sans rendre compte de la volonté du peuple : “ C’est le suffrage unversel et direct qui a tué la république” ( déc 1848) . Son rejet du suffrage universel est  constant  sur le plan politique ; ce suffrage n’est viable que dans le fédéralisme mutuelliste . Sur le plan politique, Proudhon  conseille  donc l’abstention.  Tout en étant élu député,  il estime que l’Assemblée est une vaste supercherie , et il s’engage dans la polémique autant avec  les socialistes qu’avec  le conservateur Thiers:  alors que le socialiste Louis Blanc voit une révolution politique par le haut s’appuyant sur l’Etat , Proudhon veut une révolution économique , elle sera économique ou elle ne sera pas , et il faut la commencer par le bas : c’est  cela que Proudhon appelle le mutuellisme . C’est par le mutuellisme que la liberté d’association peut s’allier à l’échange égal des services . Mais cela ne signifie pas la disparition de la propriété . Loin de disparaître , dans l’anarchie proudhonienne la propriété est “ le pivot et le grand ressort de tout le système social”. La propriété est  partie intégrante de la liberté , or : “ Il ne s’agit pas de tuer la liberté individuelle mais de la socialiser”. 

 

Proudhon préconise par conséquent “une troisième force sociale” : l’anarchisme , “un ordre moins le pouvoir” ;  l’anarchisme supprime le “ gouvernement de l’homme par l’homme” et mène l’humanité à la liberté . Il faut alors “ inoculer le venin de la révolte au peuple”. Cependant l’anarchisme de Proudhon va-t-il jusqu’à la révolution ?

 

“ Qui dit révolution , dit nécessairement progrès, dit par cela même conservation. D’où il suit que la révolution est en permanence dans l’histoire, et qu’à proprement parler il n’y a pas eu plusieurs révolutions, il n’y a eu qu’une seule et même révolution.”

 

“La plupart des révolutionnaires ne songent à l’instar des conservateurs qu’ils combattent , qu’à se bâtir des prisons. “

 

“ Le peuple voudrait en finir ; or il n’y a pas de fin.” 

 

Proudhon ne parle pas de “ grand soir ” , il réfute tout à fait le dogme marxiste de la révolution et  de la dictature du prolétariat. A l’opposé de Marx , Proudhon voit dans l’anarchie un ordre sans pouvoir . 

 

L’ordre... moins le pouvoir 

 

Proudhon définit d’abord l’anarchie de façon négative :  c’est le rejet de toutes les formes de pouvoir. Refuser  ce qui s’oppose  à la liberté et à l’équilibre du couple individu-société , c’est ce qui constitue  l’an-archie . Nier l’autorité de l’homme sur l’homme , c’est ce que Proudhon appelle l’an-archie négative , ou autogestion négative . 

 

Mais Proudhon élabore , car sa pensée est optimiste, une méthode positive destinée à sauvegarder l’équilibre du couple et à le déployer . C’est cette méthode positive qui constitue l’anarchie positive , qui peut s’appeler aussi autogestion fédéraliste ou autonomie de gestion.. Cette anarchie positive  combine  trois éléments :

- un travaillisme pragmatique : puisque le travail produit la société,  qu’ il est levier de la politique , la source de la philosophie , le promoteur de la justice et le  réalisateur de la liberté , la réalisation de l’homme par l’homme s’effectue grâce au travail. Bien entendu il s’agit d’un travail socio-personnel;

- un justicialisme idéo-réaliste ( que l’on ne développera pas ici)

- un fédéralisme autogestionnaire

Cette théorie de “ l’anarchie positive” est  ainsi définie :“ le plus haut degré d’ordre dans la société s’exprime par le plus haut degré de liberté individuelle” : la société doit être ordonnée sans que personne ne soit “ ni gouvernant ni gouverné” , chacun étant alors en mesure de se dire “ autocrate de lui-même”  .   Les principes défendus par Proudhon  guident pacifiquement  l’affranchissement du peuple. Des contrats conclus individuellement sont à la base d’un ordre stable , sans coercition , par des liens volontaires , à l’inverse du contrat social de ROUSSEAU qui ne fait que  ré-légitimer l’Etat . Dans “ Du principe fédératif” , Proudhon définit l’équilibre entre la liberté et l’autorité : le contrat assure et régule cet  équilibre . Les contractants , tout en s’ obligeant réciproquément , se réservent par là -même “ plus de droits , de liberté , d’autorité et de propriété qu’ils n’en abandonnent”. L’anarchie selon Proudhon s’organise selon les principes du mutuellisme et du fédéralisme. Le mutuellisme  met fin à la division de la société entre travailleurs et producteurs. Le fédéralisme réunit librement des communes , les cellules de base de la vie sociale. Dans l’anarchie fédérative à la fois économique et politique , chaque individu “ serait également et synonymement producteur et consommateur , citoyen et prince, administrateur et administré” . Dans ces conditions on obtient alors la vraie république : “ la république est une anarchie positive”. Proudhon prône en fait l’union de l’ordre et de l‘anarchie .

 

 

UTOPIE ?

 

Il n’est guère nécessaire de s’étendre  sur la critique que Proudhon peut faire du corpus libéral. On concevra aisément qu’ il reproche aux disciples d’Adam Smith “ l’indifférence inconcevable avec laquelle les hommes de la classe aisée étudient les problèmes sociaux”. Ces libéraux confondent  la connaissance des lois du capitalisme et son apologie ,  la défense de la propriété et  la justification du pouvoir des propriétaires. Parce qu’ils sont convaincus qu’existent de pseudos-lois naturelles, ils “ prêchent la raison du hasard, la nécessité de la misère”

Mais rejeter le capitalisme ne signifie pas exclure complètement certains ressorts de l’activité humaine . Proudhon intègre en effet à son projet les règles du marché et la concurrence sans laquelle “ la société privée de force motrice s’arrête comme une pendule dont le ressort s’est détendu” . Mais cette intégration se passe alors dans un cadre égalitaire , conforme à la justice , notamment par le crédit gratuit . En 1849 , Proudhon  met en pratique ses idées sur la question , il crée  la Banque du Peuple qui offre des crédits gratuits et émet des bons de consommation payables par les adhérents avec les produits de leur travail ;  le numéraire est supprimé et une monnaie  de lettres de change est mise en place représentant une certaine quantité de travail . Le capital est alors exclusivement constitué par le travail , ce qui permet d’avoir une économie mutualiste . Le but est de neutraliser les inégalités de richesses. Parce qu’il préconise des modèles économiques et politiques alternatifs , de la coopérative au fédéralisme  , Proudhon est le précurseur de l’économie solidaire et du microcrédit .  Toutes choses que les économistes  libéraux rejettent  évidemment comme irréalistes...

 

Proudhon admet une forme d’Etat dans son fédéralisme , “une force collective immanente à la collectivité” , mais il ne lui accorde qu’une fonction de garant des contrats qui fédèrent l’anarchie . Cet Etat ne commande pas et ne dispose pas des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.  Puisque la coordination sociale repose sur l’échange et sur les liens volontaires , il n’y a plus de pouvoir politique . Dans tous les domaines , l’ Etat  a pour rôle exclusif de garantir le mutualisme . Proudhon s’oppose radicalement au capitalisme et au collectivisme et trace un chemin original par lequel la liberté et l’égalité sont assurés par le fédéralisme et le mutualisme.

 

 

Postérité d’une pensée protéiforme 

 

  Du vivant de Proudhon, son audience a été extraordinaire, et ce , dès 1843 , avec une réputation de chef de file du socialisme européen . Sainte-Beuve publie à sa mort une biographie très élogieuse dans laquelle Marx qui y est cité n’a droit qu’à la formule “ jeune philosophe hégélien”. Ce même Marx si violent par la suite à l’égard de Proudhon avait pourtant dans “ La Sainte Famille” écrit en 1845  fait une véritable apologie de Proudhon , reconnu comme le père du socialisme scientifique , l’inventeur de la théorie de la plus value. Les livres  de Proudhon ont été aussitôt  traduits dans presque toutes les langues européennes ...

 

Proudhon meurt 6 ans avant la Commune de Paris ( 1871) , et cette insurrection ou s’illustrèrent Courbet , Vallès et bien d’autres , est un des aspects de son héritage par son refus de l’autorité , son fédéralisme et ses tentatives d’autogestion . Pour ceux qui se réclament de sa pensée  , la Commune , la Catalogne libertaire  pendant la Guerre d’Espagne, les déclarations de Bakounine ou de Kropotkine sont des manifestations qu’une organisation sociale idéale peut être trouvée en faisant coexister harmonieusement la liberté individuelle et l’égalité sociale.

 

Pensée puissante , riche de conséquences pratiques et philosophiques , la pensée de Proudhon a suscité à la fois bien des enthousiasmes et bien des inimitiés . Ses disciples s’orientent vers le mutuellisme ( Tollain) , le syndicalisme ( Varlin) , le fédéralisme ( Les Communards) , etc ...  Marx, Herzen, Bakounine, Sorel, Jaurès,  Emmanuel Mounier, Courbet , Tolstoï seront à des degrés différents nettement marqués par Proudhon . Le titre de Tolstoï “ Guerre et paix” est directement emprunté au titre d’un ouvrage de Proudhon ...  La plupart des socialistes et des syndicalistes du début du XX°s se réfèrent constamment à Proudhon tout autant qu’à Marx . Bernstein ou Jaurès tenteront de réaliser la synthèse entre les idées de Marx et celles de Proudhon . La pensée de Proudhon sera en partie  admirée par des penseurs de la Droite tels que Maurras , Daudet , Péguy, Barrès . Péguy s’écriera “ Je suis pour la politique de Proudhon” . Et Emmanuel Mounier trouvera chez Proudhon certains fondements de son personnalisme social. Enfin Proudhon est aussi à l’origine de la formation des soviets en Russie : les soviets ont été organisés , non par des marxistes mais par des proudhoniens . Cela ne pouvait durer : Staline et Trotski les liquideront rapidement . La fin du XX°s a vu les chantres du néo-libéralisme se référer à Proudhon au nom de l’individualisme , de la liberté et de l’anti-étatisme ...

 

Certes la pensée de Proudhon n’est pas exempte de contradictions et de paradoxes . Il rejette absolument l’émancipation des femmes et adopte souvent des positions réactionnaires, conservatrices et traditionalistes . De George Sand , il dira  qu’elle est “ atteinte de nymphomanie intellectuelle, elle écrit comme elle pisse” .  Pour ce qui concerne la famille , Proudhon défend l’autorité et la hiérarchie , car la famille est la cellule de base de l’anarchie , elle doit être protégée de tout ce qui la menace : divorce, adultère, liberté de la femme . Le patriarcat ne fait donc absolument pas l’objet d’une critique de l’autorité . Ses conceptions de l’art épousent le réalisme:  ii a rencontré  en 1863 Gustave COURBET qui fera d’ailleurs son portrait . A cette date , Proudhon écrit : Du principe de l’art et de sa destination sociale”;  il y défend une sorte de réalisme socialiste comme plus tard en URSS à l’époque de Staline . L’artiste ne doit pas être original mais peindre fidèlement les situations de la vie quotidienne pour l’édification et l’élévation spirituelle du peuple. On peut voir là les effets du positivisme naissant en réaction à l’idéalisme et au romantisme des débuts du XIX°s , c’est aussi l’époque de Comte et du réalisme en littérature , du naturalisme  de Zola ( “ Le roman expérimental”) . 

 

 

En guise de conclusion ...

 

Par sa pensée déconcertante et foisonnante , d’une très grande rigueur et d’une très grande cohérence , Proudhon a traité de tous les sujets et de tous les problèmes de l’humanité. Son désespoir mis au service de la connaissance et de la science a donné naissance à un socialisme libéral ,libéral parce que scientifique , et pluraliste  parce que libéral .  Proudhon est bien  le père putatif  de l’anarchisme , mais cet anarchisme est autrement plus riche et plus complexe que celui mis en œuvre par ses héritiers Bakounine et Kropotkine , moins radicalement violent aussi. Chez Proudhon , propriété et Etat subsistent , changeant de nature et de destination . Récupéré par tous les contraires , à la fois subversif et conservateur,  Proudhon reste  le seul , l’irréductible ,  “ l’ enfant terrible du socialisme ”,  “l’homme le plus détesté de son siècle” , démolissant pour mieux reconstruire . L’ordre dont il rêve est assoiffé de liberté : “ Liberté grande “ ...(  citation empruntée à un ouvrage de Julien Gracq).