Ce sont les Grecs qui ont forgé cette catégorie, désignant par "éthique" ce qui concerne la pratique de la vie selon une exigence de connaissance, de véracité, et de juste conduite. Dès lors une éthique consciente, lucide et vraie, se doit d'être fondée sur une métaphysique, ou une "physique" générale, qui détermine les principes de l'action. Le Sophos de la grande tradition est à la fois un observateur du Tout de la nature dont il élabore les lois constitutives, et un homme agissant dans le monde, éclairé par cette connaissance, en accord avec les lois fondamentales.  C'est ainsi  qu' Empédocle, par exemple, étudie la météorologie, prévoit une catastrophe naturelle et invite ses concitoyens à prendre les mesures d'urgence. Les sages auscultaient le corps humain pour soigner les maladies, et Epicure encore soutenait qu'une philosophie qui ne sait soigner les maladies de l'âme n'est que verbiage et glossolalie. Nous avons beaucoup de mal à nous faire une réprésentation juste de la philosophie antique, aveuglés par notre tradition universitaire qui réduit la philosophie à une savoir spécialisé sans rapport à la pratique, séparation inconcevable pour un Ancien. La sagesse traditionnelle unit d'un même mouvement le connaître et l'agir.

Seconde observation préliminaire : l'éthique n'est pas la morale, si par celle-ci, conformément à l'étymologie, nous entendons le respect des moeurs, l'observance des règles sociales, la soumisssion volontaire aux normes civiles et politiques. Parfois le sage, par conviction métaphysique et éthique, se permet une conduite résolument provocatrice, tel Diogène le Chien, au grand dam de la moralité publique. Mais c'est toujours au nom d'une vérité, d'une valeur fondamentale que la morale sociale aurait oubliée o u bafouée. L'esprit de l'éthique n'est pas la conformité, mais l'exigence de vérité dans la conduite, qui ne peut se fonder que sur de plus hauts principes que l'usage ou la convention. Il en découle nécessairement que la transgression ne saurait être une fin en soi, une coquetterie narcissique, ou un jeu pervers avec l'autorité.

Pour nous la question est dès lors la suivante : à défaut d'une conception métaphysique de la nature, hors de tout dogme assuré sur la nature des choses, pouvons-nous élaborer un projet éthique en relation harmonique entre la connaissance et l'action? Le Stoïcien se fondait sur la certitude de la Raison Universelle d'où il déduisait ses principes pratiques. Une telle conviction nous est étrangère. On ne peut être Stoïcien aujourd'hui que par métaphore, en ne retenant que les maximes, sans fondement assuré et crédible, ce qui fait de l'éthique stoïcienne une morale parmi d'autres. Et de même pour les autres doctrines, à l'exception, peut-être, de l'épicurisme, dont les fondements théoriques ont admirablement résisté à l'usure du temps : atomisme, infinité du réel, mouvements dans le vide, incertitude quantique, hasard constitutif. Pour autant, on ne peut transposer mécaniquement la pensée d'Epicure dans les savoirs et les incertitudes de notre époque, mais il reste une intuition de base qui me semble inépuisable.

Il serait fort précieux de conserver et de réactualiser cette exigence ancienne de relation harmonique entre connaissance et action, qui fut la règle fondative de la sagesse. On peut certes se contenter de la morale en usage, qui n'est en fait que le respect des lois, et s'assurer de là une relative sécurité personnelle. On peut aussi avoir le désir de vivre en harmonie avec soi-même, selon son coeur et son esprit. Auquel cas,  pour le sujet conscient, retentira à nouveau la maxime de Delphes : "Connais toi toi-même, et tu connaîtras l'univers et les dieux". A charge, bien sûr, de se faire une idée un peu précise de ce qu'est l'univers, et de qui, pour nous, peut symboliser le divin.(GK)

PS : ceci est simplement un appel à contribution pour vitaliser cette catégorie, essentielle à notre propos d'ensemble.

 

Résonance 1

La question éthique soulève (comme c'est écrit dans cet article) celle du référent par lequel le sujet humain fait retour vers lui-même. Nous retrouvons ici l'interrogation générale de Philo-alètheia relative aux paradigmes sociaux.

Comme le pointait Pascal, "la vraie morale se moque de la morale". Si l'auteur des Pensées invite son lecteur à faire le pari de la transcendance, la philosophie qui ne se donne pas nécessairement et heureusement cette tâche, est aussi une invitation à traverser le monde commun de la représentation (celui par exemple des Droits de l'Homme ou de la morale) pour élaborer une voie qui soit celle d'une exploration de la faille intérieure. C'est à partir de cette faille (tragique?) que débute la possibilité d'un sens éthique en prise avec les grandes réalités de l'existence. La pensée éthique se déploie dans l'ouverture et non dans la tentation assez triste de recoudre ou de faire disparaître le puits fécond de l'incertitude sous les injonctions et les devoirs dûs à autrui. "Se moquer de la morale" est aussi une invitation à mettre à distance le jeu des conventions qui habillent les impératifs de leurs prétentions universalistes.

J'ajouterai trois remarques complémentaires pour réfléchir plus avant sur le rapport entre morale et éthique :

La première est liée à un critère de temps : la morale est tournée vers le passé (ce qui a été construit antérieurement à soi) et conditionne le champ de l'obligation. Son essence est négative en ce qu'elle définit tout ce que la personne humaine ne doit pas faire (c'est parce que je ne dois pas mentir que la vérité est posée comme une valeur morale, c'est parce que je ne dois pas être infidèle que la fidèlité est affirmée,etc.) L'éthique procède d'une conscience du devenir : comment mener sa vie ? quelle route puis-je emprunter ? etc.) L'éthique est positive en ce qu'elle implique un processus affirmatif : vivre en vérité son existence.

La seconde est liée à un critère d'édification et de déconstruction : la morale s'édifie dans la conscience par de lents processus d'apprentissage des valeurs communes qu'on peut et qu'on doit intérioriser, la seconde comme le sous-entend la phrase de Pascal traverse le champ de la représentation pour faire surgir une parole de vérité. Pourfendre et déconstruire le socle commun de la morale (ce qui ne signifie pas le nier) pour faire advenir un référent possiblement autre que la valeur de l'humain à partir d'une conscience du Tout. En clair, si la morale est socialement nécessaire, elle n'est pas suffisante.

Un troisième critère serait celui du passif/actif : la morale est passive puisqu'elle s'impose toujours du dehors dans un acte hétéronome (pas d'autonomie réelle sur le plan de la volonté,  cf Kant) ; l'éthique est active en ce qu'elle procède d'un questionnement sur le monde (humain ou naturel) qui n'appartient qu'à celui ou celle qui s'implique dans cette voie.

DK