Résonance 2 (02/11/10) : relative à la thèse de Sloterdijk dans résonance 1 plus bas.

Je crois qu'il faut interpréter la théorie de Sloterdijk relative à "la vexation par les machines" dans le prolongement des blessures narcissiques infligées à l'humanité par ses propres découvertes. Il me semble que lui-même va dans ce sens. Cette thèse est déjà présente chez Freud mais déplacée ici dans une perspective anthropo-historique permettant de penser le passage d'un paradigme traditionnel qui garantissait la subjectivation (état théologique et métaphysique) à un nouveau paradigme d'objectivation réalisé par les techno-sciences, la société de contrôle, les biopouvoirs mais peut-être aussi par l'économie abstraite (hypothèse).

Si l'actuel paradigme est en crise, c'est peut-être le fait d'une nouvelle pathologie narcissique dont la fêlure ne peut plus être comblée par la représentation puisque celle-ci tire désormais sa valeur des productions objectives issues de la science et de la technologie mise sur le marché. Un univers de moyens technologiques n’est pas un monde de significations, et pas non plus un monde de fins (valeurs). Qu'on pense par exemple à l'incroyable succès des réseaux dits sociaux sur internet (comme facebook) dont on peut se demander s'ils ne constituent pas une des formes de la crise de la subjectivation. Que peut signifier cette incroyable et quasi mondiale recherche d'une nouvelle intersubjectivité à ce point médiatisée qu'elle a recours à un écran pour assurer son déploiement (magique ?). Notons que l'écran est à la fois ce qui cache, ce qui dissimule, ce qui fait précisément écran mais aussi la garanti (toute relative) de garder le contrôle (écran de contrôle), puisque je peux couper à tout moment ce qui assure l'apparente relation. A quoi le sujet se réfère-t-il sinon à son illusoire maîtrise ?

L’objectivation serait ce nouveau modèle qui place le sujet sous la domination de son objet tout en ayant l’illusion d’un processus réellement constitutif. La médiation n'opère que sous le régime de la machine numérique dont l'homme est de plus en plus dépendant et sur laquelle il n’a guère de contrôle. Mais il se croit le maître d’une subjectivation défaillante puisque déshumanisée, privé de son référent socialisant et hors de toute idée transversale portée par un corps social représenté.

Là où naguère les institutions jouaient le rôle de mise en relation et de construction de la représentation collective, aujourd’hui les individus, dans un face à face à la machine se découvrent dépossédés de ce qui par ailleurs est censé garantir la solidarité sociale, l’intersubjectivité et la fabrication d’un monde. Et dans le même temps, ils deviennent des proies faciles pour les marchés, pour les publicitaires (les adresses dites « personnelles » sont vendues à des publicitaires) et pour un contrôle social accru (panoptique généralisé) et vidéosurveillance.

Au fond, là où la loi des trois états de Comte a certainement échoué, c'est dans sa valeur programmatique : l'avènement des sciences devait déboucher sur une nouvelle religion de l'humanité au service de l'humanité unifiée. De ce point de vue, l'état positif était censé faire advenir une société dont le processus de conscience permettait la plus haute des subjectivations, une société ayant conscience d'elle-même et de ses rapports internes. Or la science et la technologie ont produit le morcellement des savoirs de plus en plus spécialisés corrélés à l'apparition des machines.

Nous pourrons finalement nous demander si l’avènement des machines dans la société humaine ne s’accompagne précisément pas d’un grave déficit de la pensée, et peut-être même le plus grave compte tenu des enjeux contemporains. Car il se pourrait bien que l’hyper-modernité puisse se comprendre comme la réapparition de l’im-monde mais d’un immonde qui ne vise plus le réel (la nature impensable et insaisissable) mais la déshumanisation (fin de la subjectivation) doublée d’une objectivation croissante mettant en péril tous les équilibres planétaires. L’im-monde n’est plus le tragique de la situation existentielle qui frappe l’homme depuis toujours (auquel les philosophies se sont confrontées en élaborant du sens ou de l’insignifiance)  mais l’incroyable excrémentation dont il fait preuve sous la forme de l’immondice, de la pollution croissante et de sa consommation déréglée des ressources planétaires et de son incapacité à interroger philosophiquement ses conduites.

A suivre

DK

Résonance 1    (éditée le 31 octobre 10)

Considérant notre réflexion sur la loi des trois états, et ayant lu récemment des extraits de “L’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art”, paru chez Verlag en 2000 et réédité chez Hachette Pluriel , il me semble utile de porter à votre attention quelques réflexions du philosophe allemand Peter Sloterdijk .

Si la loi des trois états permet de penser l’évolution des différents paradigmes, et considérant que l’Histoire vient combler le manque lorsque est constaté le caractère inachevé de l’esprit humain, quel paradigme nouveau peut-il aider à dépasser la crise de l’actuel paradigme des sciences humaines ? P.Sloterdijk propose une théorie, qui est celle de la vexation par les machines et qui pose la question de la vie humaine dans l’espace technique. Il n’est bien entendu pas question ici d’examiner en détail cette théorie de la vexation, j’en retiens simplement ce qui me semble en rapport direct avec nos récents entretiens.

La thèse de Sloterdijk est que le domaine phénoménal de la psyché connaît trois âges, trois ères successives, qu’il nomme une Antiquité animiste, un Moyen-Age subjectiviste, une ère moderne asubjectiviste ou machinistique , ce qui présente à l’évidence des analogies avec l’état théocentrique , l’état métaphysique et l’état scientifique positif de Comte . Sloterdijk interprète cela comme une histoire de la désubstantialisation progressive de l’âme , autrement dit de sa fonctionnalisation et de sa nihilisation : “ Le mouvement qui mène de l’animisme au subjectivisme, et du subjectivisme au machinisme fournit la matrice de tous les épisodes survenus dans l’histoire des vexations narcissiques de l’humanité”.

Dans un premier temps , dit-il, l’humanité n’a été que le compromis historique entre le personnalisme et l’animisme ; ce compromis s’est produit lorsque le personnalisme l’a emporté sur l’animisme , mais comme tout compromis , il a laissé une place à l’ancien , d’où notre perception actuelle de l’humanisme comme notre héritage antique : “ rien d’humain ne m’est étranger”... La conséquence en est que même dans le régime personnaliste qui gouverne les sociétés hautement avancées , il faut intégrer et accepter certains motifs animistes . “ Humaine est l’attention que le nouveau prête à l’ancien après sa victoire “ précise Sloterdijk , car En chaque individu contemporain , toute la succession temporelle se présente dans une singulière abréviation biographique. “ En chaque homme moderne se dissimulent deux prédécesseurs vexés “ . C’est cela qui permet de comprendre que dans chaque homme moderne on trouve un goût prononcé pour le retour du dépassé.

Ici, Sloterdijk parle d’humour : l’humanité apparaît comme un humour des civilisations hautement avancées dans le rapport avec ce qui n’est pas ( chez nous , chez nos voisins) de l’ordre de cette civilisation hautement avancée . “ L’humour humaniste consiste à abaisser le temps présent vers un passé dépassé , mais non encore disparu”.  Sloterdijk considère qu’autant que faire se peut il est nécessaire de préserver l’archaïsme interne : “ Si certains chirurgiens portent des amulettes, il est humain de ne pas s’en moquer”.

Pour le philosophe allemand, l’humanisme est d’un point de vue psycho-historique un semi-animisme , par conséquent “ un compromis entre le Moyen-Age spirituel et l’Antiquité spirituelle . Il interprète comme un compromis analogue la crise de transition actuelle entre le Moyen-Age personnaliste et la civilisation technique moderne . Ce nouveau compromis historique ‘( donc à renouveler , ce nouveau paradigme ?) est selon Sloterdijk à articuler en deux paliers : équilibre entre machinisme et personnalisme ; équilibre entre machinisme et animisme. Ce double équilibrage  passe alors par l’éducation , car “ il ne faut pas faire l’économie d’apprendre à penser de manière plus complexe” . Il faut devenir technologue pour pouvoir être humaniste , mais avec la faculté de transposition culturelle : “ les mathématiciens doivent devenir des poètes, les cybernéticiens des philosophes de la religion, les médecins des compositeurs, les informaticiens des chamans”.

Pour conclure ce commentaire , Sloterdijk livre une définition qui me séduit : L’humanité n’a jamais été que l’art de créer des transitions . “ Lorsque les pôles sont éloignés les uns des autres, l’art devient rare et la barbarie vraisemblable” . Si les hommes sont des animaux fabricants de machines, ils sont plus encore des créatures produisant des métaphores”. “ Au sommet de la modernité machiniste se répète , en certains individus, la naissance de l’humanité à partir du savoir de la vulnérabilité de la vie”.

Chacun aura sans doute envie d’en savoir plus ...

JBD