La loi des trois états (partie 1 ) cliquez ici

De la nécessité de l’histoire et du devenir

Pourquoi l’humanité aurait-elle une histoire et pourquoi cette histoire aurait-elle un sens ? Parce que l’humanité n’est pas d’emblée achevée. Parce que l’esprit de l’homme est prématuré. Cette thèse qui est celle des philosophes de l’histoire comme Kant ou Auguste Comte, emprunte une perspective anthropologique. Alors que « l’animal vit d’une vie non-historique » (Nietzsche), qu’une « raison étrangère a pris soin de lui, […]  l’espèce humaine doit elle-même fixer le plan de sa conduite » (Kant). Pas d’instinct suffisant pour produire les réponses adaptées aux exigences imposées par la réalité, pas de schéma tout fait, pas de programme préétabli pour garantir rapidement la survie dés la naissance. François Jacob résume admirablement l’enjeu : « comme tout être vivant, l’homme est programmé, mais il est programmé pour apprendre » (Le Jeu des Possibles). Telle est la condition première d’une espèce dont le destin semble être celui de la culture, celui de l’affrontement aux forces de ce monde, aux puissances cachées de la nature dont il s’agit de s’arracher pour survivre. Cet arrachement est lié à la nécessaire subjectivation dont nous avons parlé précédemment, au phénomène de conscience qui impose à l’esprit un déploiement progressif, une lente maturation par laquelle la raison s’élabore, se constitue peu à peu sur le mode du face à face que la nature lui inflige. A l’immédiateté de l’instinct qui agit en l’animal, se substituent chez l’homme la médiation du langage et de la pensée, la structure étonnamment déroutée du système symbolique qui détourne l’homme de la nature inconsciente. Intelligence de détour pourrait-on dire, la symbolisation du réel est pourtant une manière habile de s’en emparer discrètement, petit à petit, par la maîtrise croissante du temps et de l’espace, par le calcul qui viendra inexorablement avec l’expérience, la fabrication des outils et la transmission, autrement dit, l’éducation. Le moteur de l’histoire, c’est la raison. Mais la raison a aussi une histoire et s’inscrit dans un développement qui la rend capable d’éclore, de croître et d’investir le réel sur un mode de plus en plus actif.

L’histoire est donc ce « lieu » (topos) paradoxal de la réalisation de l’humanité. L’histoire est continentale en ce qu’elle correspond à une gigantesque entreprise de colonisation du réel, d’extension du parc humain grâce au récit qui fonde l’empreinte, la marque et le signe de la culture comme élément commun de reconnaissance. De même que le continent contient une matière, l’histoire fait du récit le continent de la culture. C’est pourquoi, elle est aussi un « milieu », un territoire mental, spirituel avec ses bordures, ses limites et ses failles, ses ancrages et ses représentations communes qui permettent à l’esprit d’habiter un monde en territorialisant l’humain, en le situant dans la vaste chaine des temps immémoriaux. Mais l’histoire est encore un « mi-lieu » parce qu’en donnant naissance à ce monde commun de la représentation qui n’est pas le réel en tant que tel et qui n’est plus la nature primitive, elle place l’espèce dans un entre-deux, à mi-chemin, coincé entre nature et culture, entre les forces affirmatives de l’esprit et les besoins du corps. On comprend pourquoi le récit repose aussi sur une nécessité vitale. Le réel doit être visé, amorcé (comme les pêcheurs utilisent des amorces) par un discours et une parole constitués pour répondre aux besoins. Ce lien tissé avec les continents réels de la nature dont les hommes tirent leur ressource et dont ils ne peuvent évidemment pas se passer va évoluer, signe de cette instabilité primordiale, de cet inachèvement anthropologique qui inscrit sapiens dans un devenir dont la loi tente de rendre compte.

La loi des trois états

L’humanité entre donc dans l’histoire parce qu’il lui faut l’histoire pour déployer ses potentialités son intelligence et ses facultés. Le devenir historique s’explique par conséquent par sa fragilité primordiale, par une genèse qui témoigne d’un dénuement quasi absolu. C’est à partir de cette situation anthropologique première et du constat évident de l’avènement des sciences expérimentales et des techniques modernes qui en découlent qu’Auguste Comte découvre ce qu’il pense être la loi du mouvement historique. Cette loi est censée gouverner l’ensemble des sociétés et exprime la logique d’accession à la vérité de l’esprit humain. Entendons ici « vérité » dans le sens où l’esprit conçoit en lui-même ce qu’il peut effectivement connaître.

Calquée sur le développement de l’individu, la société humaine est passée par trois phases caractéristiques : l’enfance, l’adolescence et la maturité ou l’adulte. Chaque état se caractérise par un certain rapport de l’esprit au réel qu’il appréhende et exprime un degré particulier d’avancement de la raison.

a) Le paradigme religieux : l'état théologique ou enfance de la société : C’est l’état premier de l’humanité : dans celui-ci, l’esprit n’est pas immédiatement armé pour connaître. Il est d’abord engourdi, impuissant à saisir le réel. La nature lui apparaît dans toute son opacité, dans toute son étrangeté. Comment dissiper ou réduire l’obscurité d’un milieu souvent hostile, d’un réel inintelligible ? Comment vivre au milieu de ce qui ne fait pas monde, au cœur de l’instructuré et de l’im-monde ? Comment survivre aux orages qui effraient, aux météores déchaînés, aux prédateurs qui terrorisent ? Comment comprendre la mort qui frappe sans prévenir, les maladies et les accidents ? Bref, à quelles conditions l’existence est-elle seulement habitable ? Il faut trouver le remède ! Et le remède est en soi, non dans la nature. La solution est dans l’esprit, dans ses tendances spontanées, dans son imaginaire, dans son aptitude au détour, à l’arrachement, à la symbolisation. A l’insaisissable, à l’impensable, les hommes opposent la projection hallucinatoire, le délire qui réconforte. Ils vont user et abuser du préjugé anthropomorphique qui consiste à projeter sur le réel les tendances qui appartiennent à l’esprit de l’homme. Pour faire de l’immonde un monde, il faut l’humaniser, le rendre familier. Les arbres, les roches, les montagnes, le ciel et les éléments ont par conséquent une âme, un vouloir, des pensées et des désirs comme l’homme. Telle est l’origine de la théologie : le recours à des esprits pour rendre le réel supportable. De même que l’enfant se rassure avec ce que les psychologues appellent des objets transitionnels auxquels il parle et qui évidemment lui répondent (doudou, tissus, peluches…), de même l’espèce commence par penser théologiquement parce qu’elle a besoin de sécurité. Mais elle a aussi besoin de tisser un rapport à ce dehors inquiétant : c’est qu’il faut vivre et survivre comme on l’a noté plus haut. Le théologique opère une sortie de la nature grâce à l’apparition d’une surnature. L’élément surnaturel est la cause du monde vivant comme celle de la mort dont le tragique est anéanti avec la création de l’au-delà. Ce qui assure la continuité entre le monde humain et le réel désormais humanisé, c’est le récit. La parole des prêtres, des sorciers et des chefs ne trouve sa justification que dans le fait qu’elle garantit la société tout entière en la reliant aux origines, aux héros fondateurs, aux divinités organisatrices. La société théologique s’articule à la tradition, aux récits mythiques qui dépossèdent les hommes de tout pouvoir immédiat sur eux-mêmes. Et pourtant, cet esprit initial crée les conditions d’un capital-confiance en fournissant les réponses à des problèmes qui ne sont pas encore élaborés par la raison mais qui, peu à peu, viendront à la conscience. .

L’homme peut espérer comprendre le monde dans lequel il inscrit son action à partir du moment où ce monde lui renvoie sa propre image. L’état théologique est donc une subjectivation de la réalité qui a le mérite de donner une explication aux phénomènes. Mais celle-ci demeure absolue et tautologique car elle soumet l’origine et la fin du monde à des volontés divines, expressions de l’imaginaire des hommes, expressions du récit anthropocentré dont nul ne peut s’affranchir immédiatement. Pourtant, cette tentative est déjà, selon l’auteur du Discours sur l’esprit positif, le signe d’une pensée préscientifique demeurant à l’état larvaire ou embryonnaire. La représentation théologique (fétichiste, polythéiste et monothéiste) du monde apparaît donc comme une période transitoire, vouée à être dépassée ; elle s’inscrit dans l’histoire des hommes comme une entreprise bénéfique dont l’objet est la mise en ordre de la nature dans le champ totalitaire de la culture traditionnelle et de la religion. Cette apparition d’un sens même excessif dans la représentation peut être définie comme << une illusion productive féconde >> (Canguilhem). Elle engagera plus loin les hommes à vérifier l’ordre invérifiable du théologique.

           b) Le paradigme métaphysique : l'adolescence sociale : Pourquoi y a t-il passage d’un état à un autre ? Parce que le développement fait partie intégrante de l’esprit humain. Le dynamisme de l’esprit peut se comprendre comme le fruit de cette tension entre le récit constitué pour résister aux dangers de la nature et la nature elle-même comme source progressive d’étonnement. C’est que l’histoire rapportée ne recouvre pas le réel. Son territoire est bien mince et si la confiance a gagné l’esprit, alors celui-ci peut envisager de nouvelles voies, de nouveaux sentiers, de nouvelles explorations parce que le réel échappe à la force d’interprétation et aux discours dont les réponses ne varient pas. L’étonnement nait de la faille du récit autrement dit de son caractère circulaire, faille par où le réel s’infiltre et qui attise immanquablement la curiosité et le désir de voir plus loin, de comprendre.

Au problème posé par le récit totalitaire du religieux s’ajoute le fait que la régularité des phénomènes s’accommode mal des explications surnaturelles et de la superstition. La société ne passe pas de l’état théologique à l’état scientifique directement. La période de transition est métaphysique car elle se traduit encore par la volonté d’expliquer les phénomènes par des causes finales ou absolues. La métaphysique substitue aux divinités comme principe explicatif, les entités (ontologie) abstraites, des essences censées rendre compte des phénomènes. Cependant, l’esprit commence à abstraire, à généraliser. La pensée se structure autour d’une raison critique qui l’engage, de façon graduelle, à dépasser la fiction théologique. Période de crise par excellence, l’âge métaphysique n’a pas de nature propre. Il est le signe d’une tension contradictoire orientée parfois vers le théologique, parfois vers le scientifique. Errance d’une pensée encore juvénile pressentant en elle même des dispositions pour la maturité, l’esprit métaphysique pose la question "pourquoi", sonde les principes, « tente d’expliquer la nature intime des êtres » (Comte), produit des débats interminables mais elle échoue, ne pouvant vérifier ce qu’elle prétend résoudre. « Ce n’est plus l’imagination qui domine, ce n’est pas non plus l’observation ». De fait, cet âge ingrat de la critique apparaît pour Comte comme « un état pathologique chronique » voué à être surmonté.

           c) Le paradigme scientifique : Etat positif : la société adulte :  L’histoire accomplit l’humanité à partir du moment où l’esprit renonce aux explications absolues et se donne les moyens de vérifier le contenu de la connaissance. L’esprit scientifique élabore un réel vérifiable parce que soumis aux règles de la méthode expérimentale. C’est la découverte d’une loi qui en garantit la valeur et la pertinence ; loi affirmée et contrôlée par l’observation. L’état positif substitue la question "comment" au "pourquoi" foncièrement métaphysique. Cette transition implique une reconnaissance des limites fondamentales de l’esprit et le renoncement aux prétentions délirantes d’une raison contaminée par l’imaginaire prétendant accéder à la nature intime des choses. De ce point de vue, le positivisme est un relativisme. La science, dans sa modélisation localisée, partielle et circonscrite inflige une sorte de blessure narcissique à l’ambition métaphysique. Ce relativisme scientifique n’est, de fait, guère compatible avec le maintien d’un dieu transcendant. Mais il ne l’est pas davantage avec une posture athéologique qui raisonne encore sous l’horizon et le poids des absolus. De même que la représentation théologique projette sur le monde l’existence d’images réifiées, la métaphysique peut se prolonger dans une anti-ontologie sous la forme de l’athéisme revendicatif. La formule : « Dieu n’existe pas » repose sur une affirmation invérifiable par nature. Elle demeure métaphysique dans son essence et par conséquent pathologique au sens d’une crise adolescente non surmontée. Sur ce point l’esprit positif doit conduire l’humanité vers l’agnosticisme, seule et unique posture raisonnée et mature parce que non revancharde et relative.

Il s’agit donc de s’en tenir à une compréhension phénoménale de la nature en saisissant les relations qui produisent l’ordre des phénomènes. Connaître, c’est construire, c’est organiser selon les règles de l’esprit positif. Ainsi, la science représente le plus haut degré d’accomplissement de l’humanité comprise comme un long processus de rationalisation de l’esprit mais aussi d’émancipation. Sur le plan historique, la société industrielle en est potentiellement porteuse car elle peut réconcilier la théorie (découverte des lois de la nature) et la pratique (développement technique améliorant les conditions globales de vie des sociétés). L’état positif, symbole de la maturité sociale, se veut alors définitif puisqu’il a actualisé ce qui était en puissance dans la nature humaine.

En ce sens, la science trouve sa réalisation suprême dans la compréhension des mécanismes sociaux puisque c’est bien de l’état de la société que dépend l’état de la recherche scientifique. Si la théologie a maintenu l’humanité dans des régimes totalitaires, dogmatiques et allergiques à toute idée de progrès, la métaphysique est accusée d’avoir jeté le doute sur toute chose et de mener politiquement au désordre social voire à l’anarchie. C’est pourquoi la société positive ou adulte est celle capable de se penser elle-même, de prendre conscience des déterminations collectives qui favorisent l’équilibre social et la stabilité publique. La sociologie devient inséparable d’un projet politique émancipateur visant à créer les conditions claires et distinctes d’un vivre ensemble.

Discussions à suivre

DK

Résonance 1

Reste à voir si ce projet de société positive ne pêche pas par excès d'optimisme, étant donné qu'à l'aveu de Comte lui-même les stades antérieurs ne disparaissent jamais et continuent d'exercer leur influence en sous-main : d'où des régressions, et beaucoup de flottements. On peut aussi s'en réjouir, estimant qu'il est illégitime de donner tout le pouvoir à la raison et à la science. Comte en viendra à souhaiter la création d'une nouvelle religion (positive!) pour cimenter l'ordre défaillant de la rationalité.

Il est peut-être sage de mieux distinguer l'évolution mentale des individus de celle des sociétés, car l'assimilation entre enfance et état theologique, par exemple, n'est pas vraiment pertinente. Les sociétés d'autrefois ne sont en rien "enfantines". La culture des sociétés est à interpréter dans d'autres catégories que celles de la psychologie, ce qui aurait dû paraître évident à un homme qui prétend fonder une "sociologie". D'où l'intérêt de Durkheim, qui marquera soigneusement les différences entre ces deux disciplines. (GK)