Les derniers articles de Philoalètheia (rédigés par GK) associés à la rubrique Anthropéia posent le problème majeur de la fragmentation des savoirs et de l’éclatement des représentations produits par l’avènement des sciences modernes et leur spécialisation accrue. Ils nous invitent à pointer les limites du paradigme de notre temps issu d’une histoire dont les trois âges successifs (cosmocentrisme – théocentrisme – anthropocentrisme) forment la trame souterraine. La référence à Auguste Comte est ici convoquée pour tenter de comprendre ces changements majeurs de référentiels dont tout pouvait laisser croire au XIXè siècle qu’ils s’inscrivaient dans un  processus historique lié au devenir de l’esprit humain. Si notre propos n’est pas de cautionner une philosophie de l’histoire ou d’adhérer à l’idéologie du progrès, il nous apparaît néanmoins  intéressant de reprendre les trois âges du savoir tels qu’ils sont décrits et pensés par le fondateur de la sociologie dans la fameuse loi des trois états, en montrant qu’ils fournissent un éclairage instructif sur les relations que l’esprit tisse avec le réel.

L’enjeu anthropologique : La subjectivation

Comprendre ces relations, permet en effet d’interroger les principes fondamentaux de la subjectivation, qu’elle soit individuelle ou collective. A quoi le sujet humain se réfère-t-il pour se penser lui-même et prendre en charge son destin (la notion de sujet n’est pas ici réductible à celle d’individu pensant son existence propre) ? L’idée d’un référent est centrale car être sujet c’est d’abord être « jeté sous » quelque chose  qui dépasse l’existence concrète en l’arrachant à l’immédiateté de l’instinct. Cela veut dire que le sujet ne se constitue pas seul ni spontanément. Il lui faut un « dehors » dans lequel il projette ce qu’il est ou qu’il croit être et qui lui permet de se saisir de manière réflexive. Cette faculté qui semble nous soustraire à la pure animalité et qu’on nomme « conscience » exprime cette paradoxale condition d’un être tendu hors de lui, vers les choses, vers l'altérité radicale afin d'opérer un retour et retrouver l'unité que toute subjectivation impose. Ce processus n'est pas sans risque car il se pourrait bien que l'opération s'accompagne d'une perte ou d'une part manquante (maudite ?) faisant de l’homme l’être inachevé par excellence ? Si tel est le cas, on comprendra l’étonnante mobilité du genre humain, son extraordinaire faculté d’adaptation comme si la perte le faisait entrer dans sa propre histoire, à la recherche d’un quelque chose qui l’obsède et dont il serait privé dés l’origine. En se projetant dans le réel, le sujet ne découvrirait-il pas son inachèvement ? Comment pourrait-il échapper au devenir, lui qui l’élabore à mesure qu’il se cherche hors de lui-même ?

Mais le « subjectum » nécessite aussi un rapport de subordination (sub). Ce dehors doit faire autorité puisqu’il rend possible la constitution de l’entité subjective. « Pas de sujet sans objet » pourrait-on dire dans une approche quasi phénoménologique. « L’homme est un animal qui a besoin d’un maître » écrit Kant dans la sixième proposition de l’Idée d’une histoire universelle. Ce maître élève l’animal au rang d’humain. Non pas qu’il faille nécessairement moraliser et hiérarchiser le rapport homme-animal, comme le fait le philosophe de Koënigsberg, mais que l’homme n’est homme que dans la mesure où ce qui fait autorité fait signe pour lui, et le désigne comme sujet dans le cadre d'une relation qui le mène vers autre chose que lui. Si les romains trouvaient leur justification subjective en Rome, les grecs en la nature (Physis), les chrétiens en Dieu, les révolutionnaires français en la Nation, on peut légitimement poser la question de ce à quoi nous nous référons aujourd’hui. Au capitalisme ? A la consommation ? On ne voit pas ce qui, ici, fait autorité et moins encore comment des modes de production et des attitudes visant à détruire  (consommer est l'acte par lequel on détruit quelque chose) pourraient à eux seuls permettre au sujet de se constituer, surtout quand ceux-ci favorisent l’aliénation économique et psychique et renvoyent l'humain à l'immédiateté de ses pulsions.

Le pari (un peu fou ?) des philosophes de l’histoire et de Comte en particulier consiste à prétendre décrypter les divers modes d’investissement du réel permettant à une subjectivité collective de se construire et se pérenniser. La philosophie de l’histoire devient cet outil capable de décrire le déploiement de l’esprit hors de lui, de capter sa dynamique interne, ses lignes de force et de révéler les modes inapparents de mise en relation avec le réel.

Ce que nous nous proposons de faire ici dans une approche résolument descriptive et jamais normative ou programmatique devrait permettre à terme d’interroger notre paradigme actuel dont tout laisse penser qu’il traverse une crise majeure. Au-delà du constat, commencent la formulation de nouvelles voies, la proposition de nouvelles hypothèses, ce qui constitue en soi un chantier colossal que les articles Anthropéia n’entendent évidemment pas épuiser mais susciter. Si Philoalètheia peut inviter le lecteur à s’emparer à son tour de cet enjeu essentiel, alors nous n’aurons pas perdu notre temps ni notre énergie.

Trois manières d’écrire l’histoire 

On se souvient que Hegel dans les Leçons sur l’histoire distinguait trois manières d’écrire l’histoire : l’histoire originale, l’histoire réfléchie et l’histoire philosophique.

La première désigne le fait de rapporter en les décrivant les actions, les événements marquants, les situations vécues par des témoins qui deviennent pour l’occasion des chroniqueurs. L’histoire originale est un type d’écriture qui permet de rendre présent à l’esprit – donc conscient, des faits possédant une certaine valeur historique mais dont l’effectivité se déploie dans l’actualité. Le récit fait communier l’esprit du temps et celui de l’historien auquel ce dernier participe par sympathie culturelle.

La seconde, "l’histoire réfléchie", désigne l’activité de l’historien comprise comme tentative de reconstruction d’un passé disparu à partir d’une méthodologie critique dont le projet rend possible l’élaboration d’un discours historique prétendant à une certaine objectivité. Cette histoire des historiens modernes ne cesse d’interroger et de mettre en cause la méthode historique elle-même. A mesure qu’elle pense son objet –les événements passés, elle s’accompagne d’une critique auto-adressée par le fait que son contenu est inséparable du cadre méthodologique qui la fait naître. C’est pourquoi Hegel parle aussi d’histoire réfléchissante au sens d’une image qui revient à soi pour recréer une unité, une continuité entre l’immédiateté du présent et la médiation du discours portant sur le passé.

Notons que dans les deux cas, ces modes d’écriture s’avèrent relatifs et contextualisés. La troisième forme qui nous intéresse ici est l’histoire philosophique ou la philosophie de l’histoire. Du plan épistémologique précédent, nous plongeons dans le cours de l’histoire, dans le fleuve tempétueux du devenir dont on pourrait se demander s’il a ou non un sens. Le devenir embrasse les trois dimensions du temps, passé, présent et futur et les saisit dans un mouvement global qui ne retient que la nécessité (supposée) et non les phénomènes accidentels. Mais là n’est pas notre préoccupation immédiate. La philosophie de l’histoire a le mérite de rechercher les significations inapercues parce qu’elles n’entrent dans aucune des catégories antérieures. Elle questionne l’implicite, les modes de subjectivation, en faisant fusionner avec le devenir tout entier le développement de l’esprit humain. Elle dévoile le paradigme de la civilisation humaine dans un mode de penser caractéristique. C’est cela qui retient ici notre attention et c’est cela qu’Auguste Comte a théorisé sous la forme d’une loi censée rendre compte des divers paradigmes de l’humain : la loi des trois états.

La loi des trois états (partie 2), cliquez ici

DK