Machiavel, partie 1, cliquez ici

Machiavel, partie 2, cliquez ici

3)Virtù et fortuna, le double visage d’une temporalité tragique

Si l’art politique se déploie par delà le bien et le mal, au nom d’un principe d’effectuation centré sur le seul critère de l’efficacité (la stabilité politique), il doit néanmoins tenir compte de la « qualité des temps », c’est-à-dire de la conjoncture. Pour le penseur florentin, l’homme politique ne peut agir au nom de principes idéaux qu’il suffirait d’appliquer abstraitement sur le terrain. Le refus de toute transcendance n’est pas le caprice d’un homme soumis à une vision philosophique anti-idéaliste par conviction qui chercherait à neutraliser l’idéal en l’annulant dans un processus contre-réactionnaire. Il ne s’agit pas d’opposer à l’idéal de la transcendance un autre idéal constitué en miroir inversé sur un mode immanent, ce qui reviendrait, au final, au même. La logique est la suivante : on ne lutte pas efficacement contre l’idéologie par l’idéologie. Toute vision binaire entretient et renforce l’adversaire en contraignant les hommes à choisir leur camp. Voilà le danger de toute représentation collective unitive constituée et érigée en dogme, en idéal politique : elle accentue immanquablement la fragilisation de tout Etat et fait peser le risque grave de la fracture, de la guerre civile et de l’effondrement. L’idéologie favorise, dans le mirage de sa cohérence interne, l’avènement des forces contraires qui servent à la dissoudre dans une autre entreprise tout aussi folle.

C’est pourquoi Machiavel invite le Prince à changer de plan, à changer de registre en se situant plus bas que l’idée même, en deçà du langage et de la théorie, au plus près du réel, là où se meuvent les forces incontrôlables de ce monde, là où s’exprime, si l’on peut dire, « la vérité effective de la chose », cette chose étrange et horrifique que Machiavel appelle « la fortune », le nom paradoxalement donné à l’innommable.

La fortune (fortuna), c’est étymologiquement le sort (fors) (voir l’article métaphysique du hasard, art et création). Nous notons que le penseur florentin ne donne jamais aucune définition de ce qui pourtant est le centre de gravité caché de toute action politique. La fortune est sans statut épistémologique univoque. Elle est ce qui donne ou ôte aux hommes l’occasion d’agir, ce qui échappe à tout déterminisme strict et interdit une prévision claire. La notion de fortune est déjà présente chez les Stoïciens (Sénèque et Chrisippe) sous la forme de la nécessité absolue de la nature mais une nature qui "aime à se cacher". Pour les philosophes du Portique, les hommes croient volontiers que les choses arrivent par accident et qu’elles auraient pu, à ce titre, ne pas se produire. Mais c’est là, selon eux, une erreur de jugement. C'est tout le problème posé par la représentation qui tend, comme le dira plus tard Spinoza, à inverser le rapport au réel. Pour les stoïciens, il n’y a pas de hasard à proprement parler parce que tout est nécessaire et s’inscrit dans un ordre immuable.

Pourtant, Machiavel n’hésite pas à renverser cette thèse : la fortune n’est pas la nécessité mais le régime incontrôlable du hasard à l’œuvre dans les choses ; elle est cette puissance insaisissable du réel capable des pires dévastations lorsque les forces qui agissent deviennent solidaires et convergent dans une direction particulière. La fortune prend, dans le Prince, tantôt la forme d’un fleuve sauvage et destructeur, capable de tout emporter,  de ruiner la totalité des constructions humaines (chap. XXV), image d’une nature indomptable contre les agrégats de la culture,  tantôt la forme d’une femme que des jeunes gens (il vaut mieux un prince jeune et fougueux) devront soumettre en la forçant, c’est-à-dire en lui imposant la vigueur virile de la détermination contre son caractère aléatoire. Que la fortune soit « femelle » comme dit Machiavel a de quoi surprendre. Ne renverrait-elle pas à l’irrationalité en l’homme, au vouloir-vivre (Schopenhauer) dont l’énergie est entièrement centrée sur la prolifération et la dissémination dans un grand jeu de hasard ? Hypothèse invérifiable mais tentante : nous retiendrons que l’homme n’est pas extérieur à la fortune, qu’il ne peut complètement la regarder du dehors en spectateur parce que l’élément féminin le caractérise aussi : en ce sens, "fortuna", c’est aussi le hasard en l’homme, c’est le risque d’être happé et même dominé par ses impulsions primitives, par ses tendances anarchiques et chaotiques au service de sombres désirs et de passions secrètes qui animent la psyché dans d’irrépressibles élans. Ainsi, fortuna désigne à la fois un registre métaphysique, le plan du réel ou de la nature mais aussi un registre anthropologique auquel il est impossible d’échapper complètement.

Par ailleurs, cette étrange manière de violenter la nature féminine pour lui imposer une domination (masculine) est aussi une métaphore de l’action politique. Car le risque est grand de se soumettre à la fatalité du réel et de cultiver la passivité devant les forces aveugles qui animent les êtres de la nature. Jamais pourtant le Prince ne se laisse aller aux passions en abdiquant devant le pouvoir du hasard. Il peut agir parce que « la fortune est l’arbitre de la moitié de nos actions ; elle nous laisse cependant gouverner l’autre moitié ou à peu près » (Chap.XXV). C’est là que se glissent le champ des possibles et l’agir politique. C’est là que le prince fait irruption sur le grand échiquier de la scène sociopolitique. Cette irruption éclairée par la conscience du tragique en l’homme comme hors de lui, dans une nature imprévisible s’appelle « virtù », la compétence métapolitique par excellence. « Méta » parce qu’articulée à une intuition métaphysique fulgurante, celle qui côtoie le tragique de l’existence au plus près du réel ; politique parce que le prince peut fabriquer des digues, des ponts et des canaux pour orienter le cours des choses et la violence du fleuve et préserver ainsi la stabilité de son Etat. Le mode d'action envisageable dépend tout entier d'une conscience aigüe de cette impermanence élémentaire qui n'est autre que le régime tragique de la nature. Régime qu'un gouvernant éclairé doit penser s'il veut mettre en oeuvre une action efficace. Si la fortune est pensée, c'est qu'elle doit être placée dans la conscience politique comme échiquier sur lequel se déploie le jeu des possibles. Mais nul ne pourra dire ce qu'est le réel en tant que tel. En ce sens, s'il reste définitivement inconnaissable et hors d'atteinte, il doit néanmoins constituer l'ultime référent qui donnera au geste politique son efficacité et son ampleur.

L’homme conscient de cette donnée métaphysique, de cette situation-limite, véritable signature du réel a quitté définitivement toute position dogmatique. Le réel est l’autre nom de « la branloire pérenne » comme le dira joliment Montaigne. Si tout branle, alors l’action politique ne vise qu’à intervenir dans un ensemble contrarié de forces pour créer les conditions d’une stabilité toujours provisoire. Ce génie propre de l’intervention est précisément « la virtù » ou l’art d’interagir pour favoriser l’équilibre et la stabilité. Comprenons que l’action du Prince qui possède une force objective, compte tenu de son pouvoir et de sa position, n’en est pas moins insuffisante pour faire plier à elle seule le champ des possibles et l’emporter sur la totalité du réel. Aussi, cette force doit-elle s’inscrire dans un champ de forces congruent et épouser les lignes qui paraissent se dessiner dans le tissu social ou dans les tendances de l’époque. « Un prince heureux est celui qui adapte ses manières d’agir aux configurations de son époque » (chap XXV). C’est aussi cela la virtù, cette mesure de « la qualité des temps » dont le Prince doit, sans cesse, avoir l’intuition et qui le guide dans son action.

Machiavel sait, comme l’écrira Pascal plus tard, que « la force est très reconnaissable alors que la justice est sujette à dispute » (Pensées). Que les hommes bavardent sans cesse pour définir l’essence du juste, qu’ils se perdent dans les configurations rationnelles savantes ou dans les dogmes, une chose est sûre : l’usage de la force met fin aux discours et même mieux, il désagrège les tensions en opposant aux revendications, la puissance du pouvoir en place. La force accomplit ce que la parole échoue à faire : rendre l’homme silencieux en lui imposant la victoire des faits sur la tentation théorique qui contamine les esprits et créé la possible sédition. Ce sont les faits qui donneront raison au Prince et non les idées au nom desquelles on se croit habilité à agir. Les faits parlent d’eux-mêmes : si la force assure la stabilité collective, alors elle réussit. Alors, elle donne à l’agir politique sa raison d’exister et fait de la virtù le principe éthique par excellence, celui qui articule savamment la politique (agir) à la métaphysique dans une logique de stricte économie.

Lorsque les forces se régulent et s'harmonisent, alors rien n'interdit de penser qu'une relative ataraxie collective puisse naître sous l'impulsion d'un prince sage. Mais cet ordre-là, quasi-miraculeux, ne serait, pour reprendre la formulation de Lucrèce, "qu'un cas particulier du désordre universel". L'éthique machiavélienne n'est jamais consolatrice : ni elle ne soigne, ni elle sauve et elle promet si peu. N'est-ce pas le prix à payer pour une conscience lucide, soucieuse de vivre et de penser en vérité la chose publique comme la chose privée ?

DK